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03-05-2016  

La famille dans tous ses espaces… ou presque !

par Jean-Yves AUTHIER et Catherine BIDOU
Source:  http://www.espacesetsocietes.msh-paris.fr

Espaces et sociétés - revue Editions érès
Extraits du N°120-121
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La question des rapports entre familles et espaces ne constitue pas une nouveauté. Mais l’étude de ces rapports revêt aujourd’hui un nouvel intérêt, à un moment où les formes et les structures familiales, mais aussi les espaces de vie des individus et des ménages, se diversifient fortement. Quels sont les espaces contemporains de la famille et des relations familiales ? Quels rôles jouent les espaces familiaux dans la construction des identités familiales, des liens familiaux, ou bien encore dans les trajectoires sociales des individus ? Ces questions sont traitées dans ce numéro à partir de contributions portant sur différents types de familles (recomposées, élargies, de milieux aisés ou défavorisés…) et différents types d’espaces (le logement, la résidence secondaire, la ville, les villages de vacances…), observés en France et à l’étranger.

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« De toute façon, pour avoir le sentiment de créer vraiment une nouvelle famille, je crois qu’il faut prendre un nouveau logement. »

(Béatrice, célibataire, 29 ans, infirmière en bloc opératoire, citée par Didier Le Gall dans l’article
« La conception de l’habiter à l’épreuve de la recomposition familiale »)

Dans le champ des sciences sociales, l’intérêt des chercheurs à l’égard des dimensions spatiales de la famille (de la vie familiale, des liens familiaux…) ne constitue pas une nouveauté. Des travaux réalisés dans les années 1950 sur l’habitation des familles ouvrières (Chombart de Lauwe, 1959 et 1960), aux études plus contemporaines consacrées aux relations familiales au sein du logement (de Singly, 1998), en passant par les analyses produites dans les années 1970 sur l’évolution des liens familiaux dans les sociétés urbanisées (Pitrou, 1976), la question des rapports entre familles et espaces a déjà donné lieu à une importante littérature (Bonvalet, 1998).

Mais cette question mérite aujourd’hui d’être ré-examinée. La diversification croissante des espaces de vie des individus et des ménages, les tensions nouvelles entre ancrage et mobilité, entre regroupement et dispersion, qui accompagnent le processus contemporain d’urbanisation et auxquelles se trouvent confrontés aussi bien les individus que les groupes sociaux de tous types, les évolutions rapides des formes et des structures familiales, ou bien encore l’importance grandissante que semblent revêtir les espaces résidentiels en termes de ressources et de constructions identitaires, tout cela invite en effet à approfondir et à élargir, à la fois l’étude des espaces de la famille et l’analyse des rapports à l’espace des groupes familiaux et de leurs membres. Tel est l’objet et l’enjeu de ce dossier, qui réunit au total dix contributions.

Dans cet ensemble, les familles recomposées (dont le nombre a augmenté de près de 10 % en France entre les deux recensements de 1990 et 1999) constituent sans surprise « la famille » la plus étudiée, parfois dans sa totalité, parfois à travers ses conjoints, parfois encore du point de vue des enfants. Mais les textes rassemblés dans ce numéro ne se limitent pas à cette catégorie et, surtout, à une conception de la famille associant seulement les parents et les enfants. Grands-parents, oncles et tantes, frères et soeurs, petitsenfants sont aussi présents dans les familles décrites et analysées.

Du côté des espaces, le logement (ou la tente, chez les bédouins maures de Mauritanie), lieu traditionnellement associé à la famille et à la vie familiale, occupe, sans surprise également, une place importante. Mais là aussi, les auteurs de ce dossier ne se focalisent pas uniquement sur ce lieu et considèrent de nombreux autres espaces familiaux, passés et présents : les lieux d’origine, les lieux de résidence des membres de la parenté, la résidence secondaire, le village de vacances familial, ou bien encore (de façon plus inattendue) la maison de retraite.

Au-delà de cette diversité, dans les catégories de familles et d’espaces mobilisées et observées, les articles présentés ici se distinguent par la manière dont leurs auteurs abordent et traitent la question des rapports entre familles et espaces.

Dans le premier texte, Jean-Michel Léger et Benoîte Decup-Pannier examinent, à travers l’observation de plusieurs opérations de construction de logements (sociaux), comment les architectes se représentent la famille en termes de composition, de relations et de manières d’habiter, et comment les familles reçoivent les dispositifs mis en espace par les architectes. Comme les chercheurs en sciences sociales, les architectes accordent une place prépondérante aux nouvelles compositions familiales. Les dispositifs qu’ils mettent en oeuvre sont très divers, privilégiant tantôt le « vivre ensemble », tantôt au contraire le « vivre séparément », et relèvent davantage de la « créativité hasardeuse » que d’une mise en pratique des savoirs sur les usages. Mais loin de déterminer mécaniquement les manières d’habiter des familles, ces paris architecturaux ouvrent aux familles autant de possibles qu’ils en ferment.

Dans le texte suivant, Didier Le Gall s’intéresse également à la conception de l’habiter, mais à la conception de l’habiter des familles, et plus précisément des familles recomposées, à travers l’analyse du partage (de la sélection) des meubles et des appareils électroménagers entre les conjoints, au moment de l’entrée en cohabitation. Qui garde quoi ? Comment les conjoints procèdent-ils ? Quels arguments font-ils valoir ? Quel que soit le mode d’entrée en cohabitation (par agrégation de l’un des conjoints dans le logement de l’autre, ou par emménagement des deux conjoints dans un nouveau logement), la sélection des meubles au sein de ces ménages apparaît le plus souvent, plus que l’affaire du parent gardien, l’affaire des femmes, à qui reviennent la conception de l’habiter et l’usage de l’espace domestique, tandis que la sélection de l’électroménager s’opère, semble-t-il, sur la base d’une partition plus égalitaire.

Familles recomposées et logement sont à nouveau associés dans le troisième article, écrit par Aude Poittevin. Ici, l’auteur porte son regard plus spécifiquement sur les enfants de ces familles, issus d’unions distinctes et cohabitant à temps plein et/ou à temps partiel. Comment ces enfants cohabitent- ils ? Quels liens établissent-ils entre eux ? Quel rôle le logement et ses différents espaces, à l’exemple de la chambre, jouent-ils dans la définition des liens fraternels ? L’analyse, menée à partir de l’observation de 32 foyers résidant à Paris et appartenant aux classes moyennes et supérieures, fait apparaître une diversité d’expériences, de liens et/ou de sentiments, en fonction de la morphologie de la fratrie recomposée (fratrie de quasis, fratrie de demis, fratrie mixte) et des temps et des espaces partagés. Elle souligne surtout l’importance de la co-résidence dans la construction des liens fraternels.

Les quatre textes suivants explorent d’autres types d’espaces familiaux, et une partie d’entre eux d’autres familles. Céline Clément et Catherine Bonvalet, tout d’abord, analysent les divers lieux fréquentés, passés et présents, par des personnes ayant recomposé une famille et les valeurs qui sont attachées à ces lieux. Comment, en d’autres termes, les familles recomposées se construisent-elles en composant avec les lieux ? L’article met en évidence la diversité des configurations résidentielles tant dans le temps que dans l’espace, où la corésidence ne semble pas constituer la seule norme. La notion d’« espaces de vie » permet de mieux comprendre comment les liens et les lieux peuvent se confondre, se rassembler mais aussi se distinguer et se concurrencer. Des histoires constitutives de cette recomposition familiale peuvent se dérouler dans d’autres lieux que la résidence principale. La résidence secondaire aura souvent un rôle de rassemblement périodique et pourra assurer cette construction d’histoire commune. Dans d’autres cas, elle représentera au contraire un espace de division.

Catherine Bonvalet et Éva Lelièvre, ensuite, élargissent l’observation des « lieux de la famille », au-delà du cas des familles recomposées, en examinant les territoires familiaux d’une génération de Franciliens. Ce travail utilise, comme le précédent, l’enquête Biographies et entourages de l’INED. Il s’agit ici d’établir une sorte de carte théorique des lieux de famille à partir des lieux d’origine et actuels de la parentèle, et de confronter cette carte aux lieux réellement fréquentés par les personnes enquêtées. Un des principaux résultats soulignés par cette étude est la persistance de liens forts au sein d’une parenté étendue, malgré le processus d’individualisation qui marque la période contemporaine. Ces liens s’expriment à travers des lieux (familiaux) qui peuvent être proches ou éloignés, concentrés ou à l’inverse très dispersés.

Bertrand Réau, de son côté, utilise la spécificité de l’espace-temps des vacances comme angle d’observation du fonctionnement familial. L’étude est menée dans deux « villages de vacances », où dominent dans le premier, des ménages de niveau aisé et dans le second, des ménages de petites classes moyennes. La situation de rupture avec les habitudes quotidiennes se retrouve sur les deux terrains où l’on peut observer un certain niveau de relâchement des contraintes. Mais au-delà, les différenciations sociales demeurent. Les membres des couches sociales supérieures reproduisent dans leur espace de vacances la multi-activité qu’ils développent dans leur vie quotidienne. Ils passent également dans cet espace, plus encore que pendant le reste de l’année, plus de temps à table que les familles de professions intermédiaires ou les familles d’employés. L’espace du village de vacances semble donc reproduire, en accentuant leur spécificité, les pratiques sociales du quotidien.

Enfin, Sébastien Boulay nous invite à découvrir les divers espaces de la famille chez les bédouins maures de Mauritanie. Dans cette société de nomades, la tente (structurée autour d’oppositions significatives) constitue l’expression spatiale par excellence de la famille conjugale et le domaine privilégié de la femme (mariée). Elle est intégrée à un ensemble résidentiel plus large, le campement, qui inscrit la famille conjugale dans un groupe de parenté également plus étendu. Ces deux espaces se singularisent par leur précarité : la trajectoire sociale de la tente est en effet calquée sur celle éphémère du couple marié ; tandis que les déplacements exigés par le nomadisme pastoral obligent à défaire et remonter fréquemment la tente familiale, c’està- dire aussi à réinventer l’espace familial. Ces deux espaces précaires participent ainsi à l’ancrage des familles bédouines dans l’espace, mais aussi dans le temps.

Les espaces familiaux ne sont donc pas figés. Ils peuvent également être diversement mobilisés selon les aléas de la vie. C’est ce qu’étudient, dans les deux articles suivants, Isabelle Mallon d’une part et Cécile Vignal d’autre part, à partir de deux cas de figure très différents.
Le premier concerne les espaces familiaux des personnes âgées vivant en maison de retraite : quels sont les espaces dans lesquels se déploient les liens familiaux lorsque l’on quitte son logement pour s’installer en maison de retraite ? Isabelle Mallon identifie (et décrit) plusieurs espaces familiaux, à la fois dans l’institution (la chambre, les espaces collectifs : salons de réception, cafétéria…) et hors de l’institution (domiciles des enfants, résidences secondaires, espaces publics urbains). Les premiers permettent d’observer comment les personnes âgées articulent leur double appartenance à la famille et à la maison de retraite. Les seconds permettent à la personne âgée de continuer à être de son temps, à participer au monde, mais également à être soi, reconnue par d’autres que les personnels, comme un autre qu’une personne âgée ; c’est pourquoi ces espaces « secondaires » constituent, dans les premiers temps de l’entrée en maison de retraite, des espaces « centraux » pour l’équilibre de la personne âgée.

Le deuxième cas observé a trait aux espaces familiaux de salariés (ouvriers et techniciens) d’une usine de câbles électriques de Laon (Picardie), confrontés à la fermeture de leur usine et à sa délocalisation dans une ville (Sens, en Bourgogne) située à 200 km. En quoi les espaces familiaux de ces salariés interviennent-ils dans leurs choix professionnels (et résidentiels), consistant à opter pour le licenciement (et la stabilité résidentielle) ou, au contraire, pour la mutation (et la mobilité résidentielle) ? Quels effets ces choix professionnels (et résidentiels) ont-ils en retour sur les espaces familiaux de ces salariés et sur leurs rapports à ces espaces ? Cécile Vignal distingue trois cas de figure, qui tous soulignent (parfois en négatif) l’importance des espaces familiaux dans les choix professionnels et résidentiels des salariés étudiés. En même temps, son analyse montre que ces choix s’accompagnent de pratiques diverses de ré-aménagement, à la fois des espaces et des liens familiaux.

Enfin le dernier texte, de Vincent Kaufmann et Éric Widmer, porte sur l’acquisition de la « motilité » (ou capital de mobilité) au sein des familles. La gestion des différents modes de déplacements et des différentes formes de mobilité nécessite des compétences qui ne sont pas également réparties socialement. Loin de correspondre à une compétence individuelle, la motilité constitue une ressource qui s’acquiert au sein de la socialisation familiale. Les auteurs interrogent ainsi la notion de motilité comme analyseur des logiques d’action, arbitrages et contraintes présidant à la fréquentation de l’espace. Différents types de situations familiales (de fonctionnements familiaux et de contextes de résidence des familles) sont analysés qui peuvent avoir un impact sur le plus ou moins grand degré de motilité acquis par les enfants.

Au-delà des apports propres à chaque registre et terrain étudiés, tous ces articles soulignent avec force l’importance des dimensions spatiales de la famille et des espaces familiaux. Les liens familiaux, les identités familiales se cristallisent, mais aussi se construisent, dans des espaces multiples (qui débordent très largement l’espace du logement) et variables dans le temps. Les espaces permettent de « faire famille » – ou de se défaire de la famille. De surcroît, les espaces familiaux peuvent constituer une ressource dans divers domaines de l’existence des individus, à différents moments de leurs trajectoires.

Selon les types de familles, selon les catégories sociales, les lieux de la famille peuvent toutefois revêtir des formes très contrastées. De même, selon les individus, les familles et les milieux sociaux, les rapports entretenus avec ces espaces et le rôle de ces espaces et de ces rapports dans la construction des identités familiales et dans les trajectoires sociales des individus peuvent être de nature différente.

Cette diversité, bien présente dans certains textes et à l’échelle plus globale de ce dossier, gagnerait certainement à être davantage explorée ; d’abord par des observations plus nombreuses issues de pays étrangers ; ensuite, dans le cas français, par des travaux consacrés à d’autres catégories de familles, à l’exemple des familles des milieux populaires. De fait, si l’espace est ici souvent envisagé comme une « ressource mobilisable », on peut imaginer qu’il ne le sera pas de la même façon en fonction des situations sociales et spatiales (par exemple dans le cas de la « cohabitation forcée », au domicile de leurs parents, des enfants d’âge adulte des milieux populaires).

Enfin, si les articles réunis dans ce numéro présentent le grand intérêt de montrer que les espaces de la famille sont pluriels et qu’ils ne se limitent pas au logement (actuel), ils ne traitent sans doute pas suffisamment des espaces familiaux non-résidentiels et des liens familiaux qui se déploient et se construisent dans les espaces publics urbains. Les familles n’ont donc probablement pas encore livré tous leurs espaces.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

BONVALET, C. 1998. Famille-Logement. Identité statistique ou enjeu politique ?,
Paris, INED, coll. « Dossiers et recherches », n° 72.

CHOMBART DE LAUWE, P.-H. 1959 et 1960. Famille et habitation, Paris, CNRS.

PITROU, A. 1976. « Le soutien familial dans la société urbaine », Revue française de sociologie, vol. XVIII.

SINGLY, F. de 1998. Habitat et relations familiales, Paris, Éditions du Plan construction et architecture, coll. « Recherches », n° 90.

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