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LES NOUVELLES TRIBUS    Colloque Habiter Autrement
  
Louvain La Neuve - octobre 2000
  

Les nouvelles tribus 
par Thomas Dawance

 

Cet atelier avait pour but d’aborder le mode d’habitat spécifique des collectivités de jeunes et moins jeunes particulièrement marginalisés, réunis sous le concept de nouvelles tribus, qui se rassemblent pour développer des modes de vie alternatifs ancrés dans la précarité relative de moyens qui les caractérisent.

-- Quelles sont ces nouvelles tribus? 
-- Quelle identité de goût partagent-elles, quel combat citoyen ou politique les animent-elles?  -- En quoi leur mode de vie est-il réellement porteur d’une alternative? 

                Répondre à ces questions n’est pas simple tant les nouvelles tribus peuvent couvrir différentes réalités et constructions utopiques. La forme que prennent les nouvelles tribus peut varier en fonction de plusieurs paramètres.

                Elle varie d’abord en fonction du cadre physique dans lequel les collectivités s’implantent, révélant différentes identités de goût.  Les nouvelles tribus peuvent se développer en milieu urbain ; il s’agira alors par exemple des squatters qui occupent collectivement et souvent illégalement le patrimoine abandonné et les discontinuités urbaines... D’autres collectivités décident, pour développer leur projet de vie alternatif, de s’implanter dans le tissu néo-rural ou périurbain européen (occupation de villages abandonnés, de vieux sites industriels, de campings de campagne, etc.).  Enfin, les nouvelles tribus incluent aussi des collectivités qui se définissent par leur nomadisme.  Entre villes et campagnes, des dizaines de milliers de «travellers» sillonnent les routes européennes en camions, roulottes ou caravanes.

                Ensuite, la forme que peuvent prendre les nouvelles tribus se définit aussi en fonction des réalisations et objectifs que chaque collectivité se donne. Selon nous, ces objectifs s’ancrent tous dans le cadre d’une résistance active aux diverses dérives de la mondialisation ainsi qu’à la marchandisation et à l’individualisation croissante des rapports sociaux qui l’accompagnent.  Dans notre point sur l’art de vivre autrement des nouvelles tribus, nous décrirons brièvement les différents niveaux de lutte et tentatives de sortie du modèle unique imposé par le projet de globalisation qui caractérise notre époque et qui est fondamentalement contraire au respect de l’environnement et au développement de la solidarité sociale.

                Un droit au logement instantané et sur mesure

                Mais abordons d’abord l’axe de résistance qui implique de fait l’ensemble des nouvelles tribus, c’est-à-dire la résistance, par l’occupation et l’appropriation directe de lieux de vie, aux politiques immobilières inciviques (spéculation outrancière, pourrissement volontaire, exploitation de la misère) tolérées, voir encouragées, par le modèle néolibéral de marché contemporain. Les uns se donnent de fait un accès réel et démocratique à la nature et aux voies de communications routières européennes, les autres accèdent au centre des villes inabordables pour leurs petites bourses, d’autres encore cherchent avant tout à investir des espaces de grandes tailles qui permettent une réelle appropriation collective .


                Par l’occupation d’espaces vacants, les collectivités de squatters, marginalisées du marché locatif du logement vu leur précarité financière, se donnent des solutions plus qu’elles ne créent des problèmes. Mais, juridiquement et politiquement, leur occupation reste souvent pénalisée (expulsion de sites de campagne, d’aires de parking routiers, ou de bâtiments investis).  Ceci confirme la tendance sociétaire à la marginalisation et à l’incompréhension de jeunes générations en quête d’une plus grande autonomie de pensée et d’action. Cette pénalisation révèle aussi que la seule politique publique d’accès à un logement décent pour tous est une politique d’assistanat dispensée selon des critères statistiques définissant les individus par leurs attributs socio‑économiques. Les nouvelles tribus réclament le droit de vivre autrement que dans l'aliénation à une aide sociale comme seule perspective de vie.

                Mais rappelons tout de même que, d’une part, nos politiques sociales de logement sont structurellement incapables d’assurer un logement décent à tous. En moyenne, le parc de logement social s’appauvrit et les listes de demandes de relogement se multiplient. Et que, d’autre part, le parc immobilier privé (comme public) se structure en marché et l’habitat est un bien monnayable. Un logement décent n’est à la portée que de celui qui sait se l’offrir. Le droit de propriété est dans les faits prioritaire sur le droit au logement, pourtant consacré universel et fondamental. En Belgique, les politiques publiques de réquisition d’immeubles vides sont inefficaces, les taxations sur les immeubles à l’abandon sont rarement perçues.  En conséquence, aucune pression ne peut être appliquée ni sur les prix du marché locatif, ni sur les propriétaires privés inciviques qui négligent leur bien, ou le détériorent volontairement, les règles de la spéculation foncière les y encourageant.

                Les nouvelles tribus, dans l’occupation d’espaces et d’immeubles privés ou publics vides, expriment leur refus de se soumettre à ce sombre tableau.  Sans attendre ni autorisation ni trop de moyens, ils imposent de fait ce refus au propriétaire par l’occupation de ses biens mais souvent aussi à la société entière en dénonçant publiquement l’irresponsabilité civique générale et particulière des propriétaires. L’occupation illégale, acte de désobéissance civile,  encourage une réappropriation des espaces vides du territoire où développer de nouveaux terrains collectifs et de nouvelles pratiques sociales plus solidaires. Par des actions médiatiques, les collectivités d’occupants révèlent parfois de façon emblématique le paradoxe d’un projet de société oscillant entre marché et compassion pour les plus faibles, qui rend impossible une politique publique de discrimination positive et volontaire en matière de droit au logement et de gestion raisonnée du tissu bâti.   

                 L’art de vivre autrement des nouvelles tribus

                Les nouvelles tribus développent toutes une conception atypique de l’habitat, ancrée dans la précarité de moyens et la volonté de s’approprier pleinement leur cadre de vie en y articulant leurs aspirations individuelles et collectives.

                Selon les collectivités, ces aspirations peuvent être de diverses natures mais chaque collectivité à sa manière aspire à transcender, avec plus ou moins d’engagement et de radicalité, certains dysfonctionnements ou incohérences de notre modèle de développement socio‑économique occidental. Les uns sont investis dans la création d’un espace d’échange et d’expression culturels au sein de leur habitat (concert, ateliers, décoration...), les autres cherchent à développer un respect particulier de leur cadre de vie (recyclage, récupération, compostage...), à développer des systèmes d’échanges locaux plus ou moins formels (échange de compétences, trocs, prêts...), à manger à plusieurs, à sélectionner leur alimentation ou  parfois à la cultiver eux-mêmes. D’autres encore cherchent à recréer un lien social en animant la vie associative locale (conférences, réunions, tables d’hôtes, expositions...) et deviennent en quelque sorte des laboratoires de la citoyenneté active, des écoles d’une certaine démocratie.      
               
                Les nouvelles tribus questionnent la raison d'une organisation de l'existence sans rapport réel avec la vie sociale, non pas par discours et manifestations, mais en refusant énergiquement l'aliénation dans le travail, la détérioration de leur personnalité, la sclérose des institutions. Dans leur résistance journalière à la raison économique, ils font surgir des questions et des réponses, des intentions et des projets, et développent dans les faits une politique de la vie quotidienne qui se fonde sur la liberté d'agir et la possibilité de se créer une organisation pour soi et pour les autres qui favorise l'autonomie? Ils participent à une véritable mutation culturelle, morale et politique, pour eux-mêmes et peut-être pour la société entière. 

                Voilà en quelques mots les enjeux qui furent débattus dans le cadre de l’atelier sur les nouvelles tribus. Ces enjeux correspondent aux préoccupations anciennes et actuelles d’associations partie prenante au débat de l’atelier, tels «Habitat et Participation» ayant déjà supporté, accompagné ou simplement témoigné de plusieurs gestations communautaires de ce type depuis les années 70, ou «City & Shelter» qui tente de mettre en réseau ce genre de collectivités.

Thomas Dawance

1. Ce texte est le compte-rendu de l’atelier sur les nouvelles tribus qui s’est tenu dans le cadre du colloque du 20/10/2000 à Louvain-la-Neuve.
2. L’Allemagne accueille sur son territoire trois véritables villages  de camions, dénommés « Wagenburgs ».
3. La location, souvent trop chère et trop stricte, ne permet pas aux locataires de développer une appropriation collective de leur lieu de vie.
4. P. Grell, A. Wery, Héros obscurs de la précarité - Des  sans-travail se racontent,des sociologues analysent, Ed. Harmattan, Paris 1993, page 164
4. http://www.habiter-autrement.org 

 
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