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Construction sexuée de l’espace urbain

le devoir spatial des femmes

Jacqueline Coutras

janvier 1998

 

Dans la construction de l’espace urbain moderne depuis le XIXe siècle, la dimension sexuée -les rôles différents attribués aux hommes et aux femmes- a été à la base même des grandes divisions (morphologiques, économiques, sociales, symboliques) qui organisent la ville. Les femmes ont un statut spécifique, un devoir spatial : assurer le bon déroulement de la vie à l’intérieur de l’espace-temps du «logis» et de ses abords et maintenir une vie sociale de proximité pendant que leurs conjoints vont produire la richesse de la ville. Cette dimension cachée de l’espace, méconnue, a été peu étudiée, et pourtant un des principes de la structuration du système urbain repose toujours sur cette représentation qui réunit proximité du logement/vie familiale/femmes, alors même que l’entrée massive des femmes sur le marché du travail salarié depuis une trentaine d’années et la crise urbaine des années 1980-1990 ont modifié les données. La recherche menée dans l’agglomération parisienne par Jacqueline Coutras, chercheur au Groupe d’études sur la division sociale et sexuelle du travail (GEDISST) du CNRS, met en évidence la distorsion entre la réalité d’une vie quotidienne désormais organisée sur une pluralité d’espaces et les représentations sur lesquelles le fonctionnement urbain a été édifié.

 

Les études urbaines, dans quelque discipline que ce soit, n’ont jamais marqué un grand intérêt pour les inégalités spatiales sexuées. Aujourd’hui, la possibilité d’accorder une place à ces inégalités-ci est peut-être encore plus réduite qu’il y a une vingtaine d’années. La «crise» de nos villes modernes -qui engendre violence et révolte des populations les plus déshéritées vivant dans les banlieues les plus démunies- a remis en lumière l’interprétation économiste de la ville. Elle lui redonne une valeur explicative générale, venant amoindrir, ou masquer, l’importance des autres phénomènes qui construisent la ville, la font vivre et la soudent en une communauté.

 

Les relations entre l’organisation de l’espace urbain et le système économique sont indéniables; les impératifs de la production expliquent bien la distance croissante entre les espaces de travail, de résidence, de loisirs; il est tout aussi clair que les ménages «choisissent» leur logement et les quartiers dans lesquels ils vont résider en fonction de leurs revenus. Les ségrégations spatiales sont bien des ségrégations «socio-économiques». Le sont-elles toutes? Faut-il déduire que la ville -et sa construction ou son remodelage par l’activité humaine- fait fi des divisions existant entre les sexes? La fonctionnalisation de plus en plus poussée de l’espace urbain depuis plus d’un siècle, et les principes qui la légitiment -rationalité et efficacité- ne puisent-ils pas aussi dans la division sexuelle du travail? L’extérieur public, celui qui par principe s’offre à tous, est-il seulement terre d’accueil des inégalités sexuées qui se nouent derrière les murs du domicile? N’en crée-t-il pas lui aussi? La ville telle qu’on la connaît vivrait-elle si les rapports existant entre les sexes étaient autres? La partition entre espace public et espace privé, un des premiers principes à partir desquels la ville s’organise, serait-elle ce qu’elle est si le logement - le «logis»- ne symbolisait pas la vie de famille? Une famille qui, bien que le modèle soit de plus en plus brouillé dans le monde moderne, consacre toujours la conception de la mère dévouée à l’éducation de ses enfants.

 

Il ne suffit pas de s’appuyer sur la seule observation des «usages» individuels ou de groupes pour mettre en évidence la dimension sexuée de la ville. Les pratiques différenciées des hommes et des femmes dans l’espace ont toujours paru une donnée «naturelle», allant de soi parce que ce n’est pas dans l’immédiateté des activités elles-mêmes que l’on peut enregistrer des ségrégations, des dissymétries, qui seraient source de pouvoir entre les sexes. Il s’avère que si la ville pèse sur les inégalités sexuées produites ailleurs et si elle en crée, c’est par la convergence et la conjugaison de plusieurs mécanismes d’ordre spatial et socio-spatial. A condition de replacer l’échelon «local» dans l’organisation de la totalité urbaine, puis de tenir ensemble les dimensions fonctionnelles socialisatrices et normatives de l’espace, il est possible de caractériser des types d’espaces sexués et de faire apparaître comment et jusqu’où le fonctionnement urbain est créateur de rapports hiérarchiques entre les sexes.

Une façon concrète d’illustrer le raisonnement et de compléter les analyses habituelles à propos de la «déstructuration de la vie dans les banlieues», consiste à se demander si les évolutions qui marquent la division sexuelle du travail aujourd’hui sont capables d’éclairer certaines évolutions de la ville moderne. Quelles relations peut-on établir entre la «crise urbaine» des années 1980-90 et l’entrée massive des femmes sur le marché du travail salarié depuis une trentaine d’années, les transformations des structures commerciales, les évolutions de la mobilité quotidienne féminine?

 

Quand les spécialistes de l’urbain relient la destruction du lien social au vide des banlieues dans la journée, quand ils déplorent que les enfants ne trouvent personne à la maison en rentrant de l’école, à qui pensent-ils, à qui pensons-nous? N’est-ce pas à celles qui, à travers les activités domestiques et familiales quotidiennes, ont assuré la «permanence» sans laquelle les «solidarités locales» n’auraient pas pu se déployer, ni même s’amorcer? La proximité résidentielle a pu être autre chose que l’endroit où les résidents viennent dormir, elle a pu être endroit de mobilisation sociale, car il y avait toute une vie sociale qui s’est développée à partir du travail domestique et familial, celui attribué aux femmes. La division sexuelle du travail rend possible une des divisions spatiales fondamentales dans la ville moderne. C’est parce qu’il y a séparation entre travail domestique et travail salarié et attribution de l’un aux femmes, de l’autre aux hommes qu’ont pu se constituer des espaces-temps distincts, que l’on a pu même penser l’organisation de la ville en fonction de cette distinction, et nommer des catégories d’espaces correspondant à chacune des fonctions. Et la situation spatiale des femmes n’est pas ici seule en cause. Les deux sexes sont pris dans cette organisation, ils la construisent. Le fonctionnement de la ville reflète et renforce bien les rapports inégalitaires entre hommes et femmes que l’on constate par ailleurs. Il est bien une construction dont la cohérence, et donc la solidité, reposent sur une certaine division entre les sexes.

 

Aujourd’hui, les femmes de quelque condition qu’elles soient, assurent de moins en moins le «devoir spatial» qui leur a été attribué, tacitement, sans que cela ait jamais été officiellement reconnu. Elles ne l’assurent plus, parce qu’elles ne le peuvent pas; mais aussi, parce qu’elles ne le veulent pas. De plus en plus nombreuses à occuper des emplois loin de leur domicile, elles sont aussi peu présentes dans la proximité résidentielle que leur conjoint. Les progrès de la mobilité quotidienne des femmes, progrès qui pour les catégories les plus modestes ont lieu dans des conditions de transport éprouvantes, montrent bien la volonté de toutes de ne pas se laisser circonscrire à la proximité résidentielle.

 

L’importance des rapports sociaux entre les sexes dans l’organisation de la ville a des incidences concrètes. L’actuelle «crise des banlieues» est certainement crise de tout le système socio-spatial. Mais qu’elle s’exprime dans l’extérieur public et le prenne à parti est significatif. Sous certains aspects, elle est une crise de cet extérieur. Et si celui-ci a pour fondement des différenciations sexuées, il est obligatoire de réfléchir à la façon dont cette crise est aussi entretenue et nourrie par les multiples tensions, heurts ou affrontements existant entre hommes et femmes qui «partagent» le même quotidien. Les «jeunes» (hommes), au prix de nombreuses difficultés, ont trouvé les moyens de porter sur la place publique leur colère, leur «galère»; ils ont su obliger le reste de la communauté à s’intéresser à eux, au moins pour s’en protéger. Les jeunes (femmes) des mêmes banlieues partagent peut-être les mêmes intérêts, les mêmes revendications, mais on ne le sait pas, les médias n’en parlent pas 1). Si femmes et hommes sont inégalement traités par la ville, comment pourraient-ils vouloir les mêmes remèdes, comment pourraient-ils être solidaires des mêmes actions?

Si la dimension sexuée de l’organisation urbaine ne se dissout pas dans sa dimension socio-économique, elle est forcément une des composantes de la crise actuelle. On fait comme si les uns et les unes étaient également victimes de la dégradation de la vie des banlieues, comme s’ils y participaient également, ou plutôt comme s’il n'y avait qu’un sexe qui la subissait.

 

A ne pas poser la crise urbaine dans sa réalité sexuée, on risque de prendre des mesures qui, comme beaucoup parmi les précédentes, seront de peu d’effets -si ce n’est inopérantes. Car si, plus qu’elle ne les reflète, la ville vit des déséquilibres existant entre les sexes, on ne peut espérer améliorer l’aménagement de l’espace de façon à rendre la pratique plus équitable, pour les hommes et pour les femmes, et en même temps vouloir le laisser inchangé dans son organisation. Toute modification du rapport des sexes à l’espace aboutit forcément à modifier ce fonctionnement.

 

(1) Les médias par exemple donneront comme type d’action possible en faveur des jeunes la création de terrains de foot.

 

Références :

- A propos de la construction sexuée de l’espace urbain, Jacqueline Coutras, in Travail, espaces et professions, Cahiers du Gedisst, IRESCO/CNRS, L’Harmattan, octobre 1997, pp. 77-94 - 80 F

- Crise urbaine et espaces sexués, Jacqueline Coutras, Masson/Armand Colin, 1996, 156 p. - 120 F.

Contact :

Jacqueline COUTRAS, GEDISST, Institut de recherche sur les sociétés contemporaines IRESCO/CNRS,

mél. : coutras(at) iresco-fr

Colette BRAULT, communication IRESCO, tél. : 01 40 25 11 86

Contact département : Annick TERNIER,

communication Sciences de l’homme et de la société, tél. : 01 44 96 43 50

 

 

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