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26-01-2015  

L’Ilot 13, un périmètre alternatif à Genève

« Quand on s’investit dans un lieu, il devient vivant »

Périphéries

 

« Nous pensons que les rapports
entre les habitants, les passants d’une ville
doivent se nouer sur d’autres bases que celles des soldes
ou des rencontres entre propriétaires de chiens. »
Lorenzo Menoud et Ulrich Fischer sur le site de l’Ilot 13

« ... Mais tous ces endroits deviendront bientôt
des îlots assiégés, pour peu que les choses
continuent de suivre le cours qu’elles ont pris.
Le Seigneur Ténébreux déploie toute sa force. »
J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux - Citation peinte sur un mur à l’Ilot 13

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Le nez dans la verdure, on entend encore les annonces des haut-parleurs de la gare, dont les quais sont à un jet de pierre d’ici, un peu en contrebas. Et pourtant, on se sent comme sur une autre planète, très loin de la ville, de sa banalité impersonnelle, de son agitation, de ses publicités et de ses enseignes omniprésentes. L’Ilot 13 - du nom qui désigne ce pâté de maisons au cadastre du Canton de Genève - est un spectaculaire morceau d’utopie posé au milieu de la ville. Ici, un ancien relais de poste de 1830, abritant une buvette et une salle de concert, voisine avec des maisons à deux étages en bois blond et métal, toutes neuves, construites par une coopérative étudiante. Au rez-de-chaussée sont installés des ateliers d’artistes et d’artisans, les locaux de l’Association Transports et Environnement... Les murs sont couverts de fresques-manifestes, d’affiches politiques ou culturelles. Tout est à dimension humaine et porte la marque de la présence des gens, de leur intervention.

(JPG)En traversant les coursives encombrées de vélos, on se retrouve dans un grand jardin foisonnant de fleurs et d’herbes folles. Les enfants jouent sur les balançoires tandis que les adultes se retrouvent pour bavarder ou boire l’apéro au soleil. Quelques marches conduisent à une librairie de seconde main ; plus loin se trouvent un restaurant bio et exotique où l’addition est à la discrétion du client, ainsi qu’une épicerie bio. En été, le restaurant sort quelques tables à l’ombre de la vieille tour, dans le petit jardin qui offre un havre de calme et de fraîcheur. Adultes, enfants, familles, célibataires, étudiants, salariés, indépendants : au total, environ 450 personnes vivent ici. Parmi eux, beaucoup de musiciens, d’artistes ; mais aussi, par exemple, un physicien, dont les instructions ont permis de fabriquer les capteurs solaires installés sur les toits...

A cet endroit, en 1984,
un projet prévoyait d’édifier
une barre commerciale de sept étages

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« Le plus ancien squat de Genève », c’est ainsi qu’on parle couramment de l’Ilot 13, dans une ville qui figure parmi les plus squattées d’Europe : très dynamique et politisé, le mouvement est né de la révolte contre la spéculation et la pénurie d’appartements à des loyers décents, dans les années quatre-vingt. Les squats sont de hauts-lieux d’effervescence nocturne et culturelle : ils offrent des ciné-clubs, des théâtres, des ateliers d’artistes, des bars, des salles de concert, des restaurants... Le Théâtre du Garage, par exemple, a accueilli il y a dix ans les premiers spectacles des Epis Noirs, ou du Teatro Malandro, la troupe latino-suisse allemande d’Omar Porras-Speck, aujourd’hui habituée des théâtres institutionnels. L’hiver, les comédiens distribuaient aux spectateurs des couvertures et du vin chaud. Aujourd’hui, l’ancien garage a été évacué, rasé et remplacé par un lotissement résidentiel flambant neuf, dont le rez-de-chaussée abrite un commissariat... Dans ce paysage changeant, la longévité de l’Ilot 13 - bientôt vingt ans - inspire le respect. Or, il réunit sur sa superficie à peu près tous les modes d’habitation, logement associatif, communautaire, coopératif, habitation à bon marché (HBM)... sauf le squat ! « Après deux mois d’occupation, environ, tout le monde avait déjà des contrats de confiance », se souvient Astrid Stierlin, l’une des plus anciennes habitantes de l’Ilot.

L’aventure a commencé en 1984, quand la municipalité, après avoir « réhabilité » le quartier voisin et populaire des Grottes, a décidé de s’attaquer à ce périmètre. Elle en partageait la propriété avec un grand entrepreneur suisse basé à Zurich : Göhner-Merkur. « Un grand bétonneur, explique Astrid, qui avait peu à peu racheté dans toute la Suisse, pour une bouchée de pain, un maximum de parcelles aux environs des gares. A l’époque, il s’agissait de quartiers à l’abandon, pleins d’immeubles pourris dans lesquels on logeait des travailleurs saisonniers. La municipalité et lui se sont donc entendus pour tout aplatir et pour faire une grande barre commerciale de sept étages... » Non loin de là, le siège du Crédit suisse, construit par Göhner-Merkur, donne une bonne idée du sort auquel a échappé l’Ilot 13 : de quoi faire frémir.

(JPG)Mais c’était sans compter la mauvaise tête de la poignée d’habitants qui, malgré les avis d’expulsion, refuse alors de vider les lieux : essentiellement quelques « irréductibles petits vieux » et quelques jeunes. Ils usent de leur droit à déposer un recours contre le projet, tout en faisant venir leurs copains pour occuper les immeubles. Quand on les évacue, ils reviennent. Quand la police mure les entrées, ils campent dans des tipis dans la cour. Parmi les squatters se trouvent des architectes, qui ont l’idée d’appeler à l’aide le service du patrimoine. Le service des monuments et sites se déplace, et il remarque deux immeubles : il ne va pas jusqu’à les classer, mais il exige que tout ce qui les concerne fasse l’objet du plus grand soin possible - et, pour commencer, qu’on ne les détruise pas ! Or, comme ils sont un peu en diagonale par rapport à la parcelle qui est ronde, il devient impossible de construire le centre commercial... Les propriétaires doivent donc revoir tout leur plan d’aménagement.

En attendant, ils accordent des contrats de confiance aux squatters, ainsi qu’à la coopérative étudiante, qui reçoit quelques appartements en gestion. Par ailleurs, la municipalité loue elle-même quelques appartements, chambre par chambre, à des étudiants : des gens de tous bords, qui ne se connaissent pas entre eux, se retrouvent donc là pour quelques mois ou quelques années. Certains resteront, d’autres ne feront qu’un passage ; toujours est-il qu’il se constitue le noyau d’une bonne bande de copains, qui ont vraiment envie de développer sur le long terme un mode de vie collectif. « L’association des habitants est vite devenue une entité très vivante, raconte Astrid. Comme il y avait beaucoup de musiciens, on avait même une fanfare. »

« On défend notre quartier,
alors que les socialistes, eux,
défendent le socialisme,
ce qui est quand même
nettement plus élevé... »

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Plusieurs d’entre eux ne sont pas des bleus : ils ont derrière eux l’expérience des années de squat aux Grottes, un quartier où beaucoup ont grandi et à l’esprit duquel ils sont viscéralement attachés. Ils ne sont pas les seuls. Claude Jordan, un habitant actuel de l’Ilot, se souvient du vieux brigadier du quartier, qui, en désaccord avec la politique de la municipalité, venait avertir en douce les squatters chaque fois que la police préparait une évacuation : « Il temporisait, il essayait de faire reculer les échéances... C’était un type assez marrant. » Si la mobilisation a permis d’éviter le pire en faisant échouer les « projets socialistes mégalos », beaucoup estiment cependant que la rénovation des Grottes n’a pas permis de préserver son tissu social. « L’esprit a périclité, les gens ne sont plus là, dit Astrid. Ce que nous a appris l’expérience des Grottes, c’est que le tissu social est une chose à laquelle il faut songer et qu’il faut protéger. C’est quelque chose de fragile, qui évolue à un rythme beaucoup plus lent que la bétonisation. Et c’est justement là que les habitants sont importants, parce qu’ils ont un savoir irremplaçable. On ne va quand même pas demander à des universitaires de venir nous étudier pour voir si on vaut la peine d’être sauvegardés ou pas ! C’est une question d’autonomie. Ici, on a construit un tissu social qu’on était décidés à sauvegarder à tout prix. C’est difficile à dire, mais, d’une certaine manière, quand on s’investit dans un lieu, à force de réunions, de temps, de travaux, il devient vivant. »

(JPG)Le répit accordé par le report des travaux est cependant provisoire : avec leurs contrats de confiance, les habitants sont là « à bien plaire », et ils le savent. S’ils veulent avoir leur mot à dire dans la restructuration à venir du quartier, il leur faut devenir des interlocuteurs à part entière pour les autorités. La solution viendra de la suggestion d’un élu - et d’un élu, certes atypique, mais libéral : « Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les socialistes, eux, nous ont toujours cassés : ils détestent que les gens essaient de devenir indépendants, ils veulent avoir le beau rôle. Ils nous ont souvent traités d’enfants gâtés, ce genre de choses... Nous , on est trop pragmatiques : on défend notre quartier, alors que les socialistes, eux, défendent le socialisme, ce qui est quand même nettement plus élevé... » Claude Haegi, donc, qui siège à l’exécutif du Canton, conseille aux occupants de se constituer en coopérative d’habitation. De cette manière, la municipalité pourra leur accorder un « droit de superficie » sur l’emplacement de deux immeubles qu’elle possède - dont celui où vit Astrid.

Ainsi, les habitants obtiennent la jouissance du terrain pendant 99 ans, et deviennent collectivement propriétaires des bâtiments. Pour payer les travaux de remise en état des immeubles, qui en ont bien besoin, mais aussi l’architecte, les frais de notaire, etc., ils souscrivent un emprunt de 3 millions de francs suisses (12 millions de francs français) auprès de la Banque alternative suisse. Ils doivent aussi verser un droit de superficie qui équivaut à un loyer de la parcelle, et dont la municipalité les dispense rapidement : elle a trouvé là un moyen de se décharger d’une mission qu’elle ne parvient jamais à remplir, celle de construire des logements sociaux en quantité suffisante.

Sur leur lancée, les autorités décrètent même le périmètre « alternatif », et offrent d’autres droits de superficie à des coopératives qui en réclamaient depuis des années - « jusque-là, comme ce n’était pas à la mode, on les envoyait promener », dit Astrid, qui précise : « Le droit de superficie, c’est quelque chose qui existe en Suisse depuis très longtemps, qui a beaucoup été utilisé dans les années cinquante, puis qui est tombé en désuétude avec la spéculation - au point que la plupart des gens ne savent même plus que ça existe. Pourtant, c’est quelque chose à creuser : même si les autorités ne lui font pas beaucoup de publicité, ça existe dans le droit, l’Office fédéral le soutient, il y a des prêts à taux intéressants pour les coopératives, des associations faîtières qui donnent toutes sortes de conseils... » L’une de ces associations, la Codha (Coopérative pour l’habitat associatif), a d’ailleurs ses locaux à l’Ilot 13.

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Parallèlement à ces arrangements, la Suisse inscrit le périmètre de l’Ilot à un concours européen destiné aux jeunes architectes. Placidement, la municipalité communique ce qu’elle considère comme des exigences de base : elle demande un certain nombre de places de parking, la destruction de l’ancien relais de poste... Les habitants, atterrés, décident de participer eux-mêmes au concours. Ils élaborent un projet de réhabilitation du quartier qui respecte son tissu architectural, social, historique. Et sans parkings ! Impressionné, le jury, sans toutefois les autoriser à concourir (mais il leur décernera un « prix de référence »), envoie une copie de leur projet, pour information, à tous les architectes qui planchent sur la parcelle. Parmi eux, la grande majorité - et notamment le lauréat ! - décident de tenir compte des indications des habitants, et non de celles de la municipalité.

Si certains vieux bâtiments ont pu être conservés et rénovés, d’autres ont été détruits, et remplacés par les lumineux immeubles aux larges balcons en métal qu’on a vus en arrivant, loués en HBM (habitation à bon marché). Les locataires disposent d’une salle commune au rez-de-chaussée. La coopérative étudiante, qui gère un parc d’appartements communautaires pour personnes en formation, a fait construire ses élégants baraquements en bois clair. Un autre immeuble de sept étages est en construction. Quand sera-t-il terminé ? « Trop vite », répondent sombrement les habitants. Ils grimacent : « On s’est bien fait avoir sur ce coup-là ! » A la place des logements sociaux prévus, ils ont en effet découvert qu’il se préparait des résidences de luxe, vendues par étage. Dans un communiqué de presse rageur, l’automne dernier, ils répertoriaient les arguments de vente dont ils avaient eu connaissance par les annonces de la régie : proximité de la gare, vue sur le Mont-Blanc, le Jet d’eau et le Jura, terrasses en attique... « On y vend même des duplex qui n’existent sur aucun plan : achetez deux appartements superposés, on vous offre l’escalier... » Parmi toutes les assurances données par les promoteurs aux acheteurs fortunés, il y en a une, certes argument-massue sous ces latitudes, qui les fait doucement pouffer : le « calme ». A proximité d’immeubles majoritairement habités par des musiciens qui n’ont aucune intention de remiser leur instrument, et qui sont habitués à s’en donner à cœur joie dans le jardin, il faut oser...

(JPG)Mises devant le fait accompli, les autorités ont fini par faire du lieu une vitrine : elles en vantaient elles-mêmes le joyeux « désordre » lors des dernières Journées du patrimoine, en septembre 2000. L’Ilot 13 a alors fait partie des honorables monuments et sites ouverts au public durant un week-end - les habitants ont joué le jeu, ouvrant jusqu’à leurs appartements personnels et suscitant l’émerveillement des personnes âgées en visite guidée. « Dès qu’un truc se passe bien, tout le monde se congratule. Mais au premier problème, il n’y a plus personne ! » râle Astrid.

C’est que l’anarchie douce qui règne en ces lieux, le charme et la poésie qui s’en dégagent, n’ont été rendus possibles que grâce à un sérieux pragmatisme. Il a fallu des années de tractations avec les différents services de la municipalité, de formalités, de réunions, de commissions, d’assemblées générales, de lettres officielles... Certains se sont davantage investis ou sont plus assidus que d’autres aux assemblées générales, d’où d’inévitables tensions et regards de travers visant ceux qui joueraient les mouches du coche. Mais la plupart des habitants sont devenus imbattables sur les démarches, les procédures, les recours ; leur vocabulaire courant est truffé de sigles barbares et de termes techniques. « Il a fallu pas mal marner, raconte Astrid. Il suffisait que quelqu’un soit de mauvaise volonté au sommet de la hiérarchie, ou qu’un responsable parte en vacances juste au moment où on avait besoin de sa signature au bas d’une autorisation, et tout était bloqué. »

« On me dit souvent :
“Je t’admire, mais moi,
je ne pourrais jamais vivre en communauté.”
Or on ne vit pas en communauté :
on vit le collectivisme.
C’est très différent »

La lenteur des négociations avec l’administration pour le moindre aménagement en a rendu beaucoup dingues. Une route assez passante sépare l’Ilot d’un parc voisin où les enfants aiment aller jouer. « Comme il n’y avait pas de passage piétons, on a fait plusieurs demandes officielles, à quelques années d’intervalle, sans rien obtenir. On nous répondait : “Mais non, comme ça vous pouvez traverser n’importe où, c’est beaucoup mieux, alors que si on fait un passage vous serez obligé de traverser dessus !” C’est très rassurant à entendre pour des parents ! » Hum... Les autorités semblent se faire une image quelque peu caricaturale des alternatifs... « Du coup, on a fait un passage sauvage. Ils ont été bien obligés de repasser par-dessus. »

Non, décidément, l’extraordinaire qualité de vie des habitants de l’Ilot 13 n’est pas une chance, martèle Astrid, mais bien un dû, le résultat d’années d’efforts, d’investissements en temps, en énergie, en argent. « C’est ce que tout le monde peut obtenir en donnant un peu de temps dans son quartier, en se préoccupant un peu plus largement de ce qui l’entoure, plutôt que simplement de ce qui se passe une fois qu’il a fermé sa porte à clé et qu’il est chez lui. On me dit souvent : “Je t’admire, mais moi, je ne pourrais jamais vivre en communauté.” Or on ne vit pas en communauté : on vit le collectivisme. C’est très différent. » Des contraintes, il y en a eu, bien sûr : elle se souvient des samedis de travaux collectifs, pendant des années, sur les chantiers généraux ; après quoi il restait les chantiers des appartements, pour lesquels chacun se retrouvait seul.

Mais les habitants y ont gagné le luxe suprême : l’indépendance, un pouvoir sur leur cadre de vie dont la plupart des gens sont totalement privés. « Les gens ne se prennent plus en charge. La société part à la dérive, la politique suit, tout le monde cautionne tout ça, et tout le monde s’en plaint, se mord les doigts, pleure en regardant la télé, et voilà. C’est aberrant. Avant, j’avais un petit appartement, dès que je sortais de mon immeuble j’avais le nez dans les pots d’échappement... Je trouvais absurde de vivre aussi mal dans un pays aussi riche. La vraie richesse, c’est ici que je l’ai. On consomme moins, parce qu’on partage, et aussi parce qu’on a une vie sociale un peu plus... vivante. Or la plus grande partie de la consommation, il faut bien le dire, vient du fait qu’on décompense parce qu’on a une vie de cons. Mais personne ne vous dira jamais d’arrêter de mener cette vie de cons, parce que ça ferait chuter la consommation. Personne ne vous encouragera jamais à faire ce qu’on a fait. C’est pour ça qu’il est important de dire que nous, on l’a fait, et on a réussi. »

Texte et photos
Mona Chollet
Merci à Astrid Stierlin,
Claude Jordan et Bernard Engel

Périphéries, juin 2001
 

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