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Economie et Conscience 
par  Robert Kurz

Source: Folha de Sao Paulo 30.9.2001 Konkret (Hamburg) 11/2001

Économie totalitaire  et paranoïa de la terreur
- La pulsion de mort de la raison capitaliste

Par Robert Kurz (revue KRISIS)

Dans l’histoire de l’Humanité, les grandes catastrophes symboliques ont toujours fourni l’occasion d’un recueillement au cours duquel les grands de ce monde se font plus humbles et où les sociétés se mettent à réfléchir sur elles-mêmes afin de reconnaître leurs limites. Dans la société capitaliste mondialisée, rien de tout cela ne peut être observé après l’attaque suicide contre les centres vitaux des USA. On dirait presque que l’attaque barbare venue du fond de l’irrationnel a non seulement anéanti le World Trade Center, mais aussi les derniers restes de capacité de jugement du public démocratique de par le monde. Cette société refuse de se reconnaître dans le miroir que lui tend la terreur. Au contraire, sous l’impact de l’horreur, elle devient même encore plus complaisante, plus bornée et plus irréfléchie qu’avant. Plus elle se voit rappeler ses propres limites, plus elle s’entête à revendiquer son pouvoir et s’obstine à cultiver son unidimensionnalité.

Après l’attentat terroriste, les élites de fonction2), les médias et la valetaille du système mondial de "l’économie de marché et de la démocratie" se comportent comme s’ils étaient les acteurs et les figurants d’une mise en scène en vrai du film Independence Day. Hollywood avait anticipé un événement apocalyptique et en a tiré un film à grand renfort de kitsch patriotique et de morale rétrograde. Ainsi, l’industrie culturelle a banalisé la réalité de la catastrophe, la déréalisant avant qu’elle ne devienne réalité. Le deuil spontané et le désarroi sont recouverts par les faux rituels d’un schéma réactionnel programmé qui rend impossible toute compréhension de la relation intrinsèque entre le terrorisme et l’ordre existant.

Quand l’acteur dilettante qui tient le rôle du président américain invoque l’idée d’une "lutte monumentale du Bien contre le Mal", il devient manifeste que la conscience démocratique officielle se fige et plombe en inconscience enragée. Cette vision naïve du monde a pour corollaire que les contradictions intérieures sont projetées vers l’extérieur. C’est le schéma de base de toute idéologie : au lieu de mettre à nu l’ensemble des relations dans lesquelles on se trouve pris, on s’efforce de trouver une cause étrangère aux événements et de définir un ennemi extérieur. Or, contrairement aux mondes oniriques pubères de Hollywood, la dure réalité de la société mondiale qui s’écroule ne connaîtra pas de happy end.

Dans le film Independence Day ce sont des extra-terrestres qui attaquent le " pays même du Seigneur " et qui, bien sûr, finissent par être héroïquement repoussés. Manifestement, c’est ce rôle d’alien extra-terrestre, extra-capitaliste et extra-rationnel qui échoit maintenant à l’islamisme militant, comme s’il s’agissait d’une culture que l’on vient à peine de découvrir et qui se révélerait une sombre menace. A la recherche des racines du mal, on feuillette le Coran comme s’il pouvait fournir les mobiles d’actes qui, autrement, resteraient inexplicables.

Des intellectuels occidentaux en émoi décrivent sans rougir le terrorisme comme l’expression d’une conscience "pré-moderne" qui aurait raté le coche des Lumières, ce qui l’obligerait à "diaboliser" en bloc et par des actes de haine aveugle cette merveilleuse liberté occidentale qui prône "l’auto-détermination de l’individu", le libre marché, l’ordre libéral, bref tous les bienfaits de la civilisation occidentale. C’est comme s’il n’y avait jamais eu de réflexion intellectuelle à propos de la "dialectique de la raison"3) et comme si, dans l’histoire catastrophique du xxe siècle, la notion libérale de progrès ne s’était pas couverte de honte depuis longtemps, nous assistons dans la confusion provoquée par cet acte de folie d’un nouveau type au retour du spectre aussi arrogant que balourd de la philosophie de l’histoire bourgeoise des xviiie et xixe siècles. Dans sa tentative désespérée d’attribuer la nouvelle dimension de la terreur à une entité étrangère, le raisonnement occidental démocratique tombe définitivement en dessous de tout niveau intellectuel.

Mais le fait que tous les phénomènes de cette société mondialisée soient intimement liés ne se laisse pas balayer à coups de redéfinitions : après 500 ans d’histoire coloniale et impérialiste sanglante, 100 ans d’une désastreuse industrialisation bureaucratique et de modernisation de rattrapage4), 50 ans d’intégration destructrice dans le marché mondial et 10 ans sous le règne absurde du nouveau capital financier transnational, il n’existe en réalité plus d’Orient exotique que l’on pourrait percevoir comme étrange et extérieur. Tout ce qui se passe aujourd’hui est un produit, soit direct soit indirect, du système mondial unifié par la force. C’est le "One World" du capital qui est le sein qui enfante la méga terreur.

C’est l’idéologie militante du totalitarisme économique occidental qui a préparé le chemin à des élucubrations néo-idéologiques tout aussi militantes. La fin de l’ère du capitalisme d’État et de ses idées a fourni l’occasion de faire taire toute théorie critique. Il ne fallait plus que les contradictions de la logique capitaliste soient montrées du doigt. Ainsi les déclarait-on inexistantes, tout comme la question de l’émancipation sociale au-delà du système marchand. Avec la prétendue victoire finale du principe du marché et de la concurrence, la capacité des sociétés occidentales à la réflexion intellectuelle commença à s’éteindre. Les hommes étaient censés devenir identiques aux fonctions capitalistes, bien que la plupart d’entre eux aient déjà été estampillés comme "superflus".

Tandis que les mécanismes de crise capitalistico-financiers de la valeur actionnariale (Shareholder Value) plongeaient des milliards d’êtres humains dans la misère et le désespoir, la majorité de l’intelligentsia dans le monde entier se mit à entonner - comble de honte ! - l’hymne de l’optimisme libéral et démocratique. Maintenant, elle en paie le prix : lorsque la raison critique se tait, c’est la haine meurtrière qui prend sa place. Le caractère objectivement intenable du mode de production et de vie dominants se traduit dès lors d’une façon non plus rationnelle mais irrationnelle. C’est ainsi que le recul de la théorie critique fut suivi par l’avancée du fondamentalisme religieux et ethnocentriste raciste. Tant que la critique du capitalisme sous sa forme fondamentale et émancipatrice ne resurgira pas, les accès de paranoïa sociale et idéologique seront la seule et unique jauge pour mesurer le degré atteint par les contradictions de la société mondiale. Dans ces conditions, la qualité nouvelle de la méga terreur aux USA signifie que la crise du système capitaliste global -officiellement ignorée ou banalisée - a pris une nouvelle dimension.

Ce qui apparaît comme un mystérieux déchaînement de la terreur a non seulement poussé sur le sol fertile du One World de l’économie libérale, mais il est de surcroît le produit d’élevage des appareils répressifs des démocraties occidentales qui aujourd’hui s’en lavent les mains. Il s’agit en effet des balles perdues de la Guerre froide et des guerres démocratiques pour un nouvel ordre mondial qui ont suivi. L’Occident a armé Saddam Hussein contre le régime des mollahs iraniens lui-même issu des ruines de la modernisation lancée par le régime du shah. Ce sont les USA qui ont choyé les talibans, les ont entraînés et équipés d’efficaces missiles anti-ariens parce qu’à l’époque tout ce qui était dirigé contre l’Union soviétique faisait partie de l’empire du Bien. Quant à cet esprit dérangé d’Oussama Ben Laden, dont on fait maintenant la réincarnation mythique du Mal, c’est pour la même raison qu’il est entré dans l’arène mondiale de la paranoïa armée : à l’origine, en tant que "bébé" des services secrets occidentaux. L’impérialisme sécuritaire de l’Otan qui entend contrôler par la force cette part de l’humanité dont le capital n’arrive plus à assurer la reproduction se sert aussi actuellement de régimes tortionnaires amis et de fous divers dans des pays tels que la Turquie, l’Arabie saoudite, le Maroc, le Pakistan, la Colombie et ailleurs. Mais parce que ce monde va à la casse, ses enfants bâtards en viennent à s’autonomiser les uns après les autres. Le "bébé" d’aujourd’hui est - ce qu’il fut de tous temps - le "monstre incompréhensible" de demain.

Cependant, les princes de la terreur, les guerriers de Dieu et les milices claniques ne sont pas seulement des forces que l’Occident a instrumentalisées depuis l’extérieur et qui commenceraient maintenant à lui échapper. Et quant à leur état d’esprit, il n’est pas "moyenâgeux" mais post-moderne. Les ressemblances structurelles entre la conscience de la "civilisation" libérale et la conscience des terroristes islamiques ne surprendront pas trop, quand on pense que la logique du capital constitue une fin en soi irrationnelle qui n’est rien d’autre qu’une religion sécularisée. Le totalitarisme économique, lui aussi, divise le monde en "fidèles" et "infidèles". La "civilisation" existante de l’argent est incapable d’une analyse rationnelle de la terreur ; car, alors, elle devrait se mettre en question elle-même. Ainsi l’Occident, prétendument éclairé, en vient-il à définir l’islamisme comme "œuvre du diable" de la même manière que celui-ci le fait avec l’Occident. Les images dichotomiques et irrationnelles du "Bien" et du "Mal" se ressemblent jusqu’à devenir ridicules.

Ce qui se passe dans les têtes des leaders terroristes n’est, de par sa nature, pas plus bizarre que la façon dont les dirigeants de l’économie libérale mondialisée perçoivent et maltraitent l’être humain et la nature sous la contrainte destructrice du calcul abstrait d’une économie qui sacrifie tout aux besoins de " l’entreprise ". La terreur religieuse frappe tout aussi aveuglement et irrationnellement que la "main invisible" de la concurrence anonyme sous le règne de laquelle des millions d’enfants meurent constamment de faim - pour ne donner qu’un exemple qui plonge dans une lumière étrange la peine éprouvée pour les victimes de Manhattan.

Quand les médias laissent entrevoir - entre les lignes - une secrète admiration pour les immenses capacités techniques et logistiques des terroristes, nous voyons apparaître là aussi l’affinité d’esprit. Car ce que dit l’inquiétant capitaine Ahab dans Moby Dick, cette grande allégorie de la modernité, vaut pour l’un comme pour l’autre : tous mes moyens sont rationnels, seule la fin poursuivie est folle. À l’économie de l’horreur correspond, comme dans un miroir, l’horreur de l’économie. Le terroriste kamikaze se révèle ainsi être la conséquence logique de l’individu isolé dans la concurrence universelle auquel les conditions ne laisse entrevoir aucune échappatoire. C’est la pulsion de mort du sujet capitaliste que nous voyons poindre ici. Le caractère inhérent de cette pulsion de mort à la conscience occidentale même et le fait qu’elle est déclenchée non seulement par la misère sociale du système de marché totalitaire mais également par sa misère spirituelle, voilà qui est prouvé par les actes de folie meurtrière commis dans les écoles des USA par des enfants issus des classes moyennes ou l’attentat d’Oklahoma, lequel - comme on sait - fut un authentique produit de la folie régnant à l’intérieur même des USA. L’être humain qui se voit réduit à des fonctions économiques devient aussi fou que celui qui se voit rejeté par le processus de valorisation en tant qu’ "existence superflue". La raison instrumentale rejette ses enfants.

Parce que le noyau irrationnel de son idéologie ressemble à s’y méprendre au fondamentalisme islamique, le capitalisme n’a plus d’autre choix que d’en appeler à la croisade, à la guerre sainte de la " civilisation " occidentale. Ne sont réellement victimes et pleurés lors des commémorations que le chroniqueur vedette, le broker de Manhattan, le citoyen de la liberté occidentale. La mort de civils irakiens et d’enfants serbes déchiquetés par des bombes larguées à 10 000 mètres d’altitude pour ne pas égratigner la précieuse peau des pilotes américains était considérée non comme des pertes humaines, mais comme des "dommages collatéraux". L’apartheid global ne s’arrête même pas devant les morts. La notion occidentale des Droits de l’Homme contient tacitement comme condition préalable le caractère vendable de la personne et sa solvabilité. Qui ne remplit ces critères n’est, au fond, plus un être humain mais un morceau de biomasse. Ainsi le fondamentalisme occidental divise-t-il le monde en un empire prétendument "civilisé" d’un côté et les "nouveaux barbares’ de l’autre, comme le publiciste français Jean Ruffin le constatait déjà au début des années 90.

L’empire vacille. En l’espace de quelques mois, le mythe de l’invulnérabilité économique s’est effondré lamentablement avec la chute de la New economy. Et voici parti en fumée, en même temps que le Pentagone, celui de l’"invulnérabilité" militaire. Mais, de cette catastrophe même, la pensée utilitariste des élites de fonction tente encore de tirer profit. Car, au beau milieu de l’écroulement des marchés financiers, on trouve ainsi matière pour échafauder une " légende du coup de poignard dans le dos "5) : ce n’est pas l’ordre dominant qui est caduc, quand les bulles financières explosent et que l’économie mondiale menace de s’effondrer ; la cause serait plutôt le "choc externe" de l’attaque terroriste - comme l’affirme le directeur de la Banque centrale européenne (BCE), Wim Duisenberg. L’échec du système est transformé, à coups de redéfinitions, en méchanceté extérieure d’étranges "infidèles", mais cela ne change rien : le fait est là.

En même temps se déclenche une vague de propagande guerrière aussi hystérique que sirupeuse, comme si nous étions en août 1914. Partout, des volontaires s’enrôlent en masse ; en plein krach, les actions de l’industrie d’armement grimpent : il s’en faut de peu pour que l’on assiste à l’espoir d’une conjoncture de croisade. Mais des groupes clandestins d’hommes armés de canifs et de cutters, ne provoqueront pas la mobilisation en masse et l’unification de toutes les forces sociales. La terreur ne représente pas un contre-empire extérieur du même niveau, tant pour ce qui est des institutions étatiques que de l’économie de guerre. Elle est la Némésis intérieure du capital mondialisé même. Pour cette raison, elle ne saurait déclencher un nouveau boom de l’armement. Et au niveau militaire également, la croisade sera un coup d’épée dans l’eau. Qu’il s’agisse d’éventuelles "frappes de représailles" de la part des USA qui décimeront, comme par le passé, la population civile depuis une altitude de 10 000 mètres, ou de troupes terrestres errant à travers de lointaines régions montagneuses en subissant de lourdes pertes, comme l’armée Rouge l’a appris à ses dépens en Afghanistan : ce n’est pas dans une telle pseudo-guerre contre les démons de la crise mondiale que le capitalisme a lui-même engendrés, que celui-ci pourra trouver de quoi s’alimenter pour continuer à vivre.

On entend également quelques voix de la raison, depuis des pompiers new-yorkais jusqu’à des journalistes en passant par certains hommes politiques qui affirment au moins qu’une guerre serait complètement insensée. Mais cette raison risque de demeurer impuissante et d’être finalement emportée par la vague d’irrationnel si elle ne trouve pas le chemin d’une analyse des rapports de crise. Il n’y a guère qu’une voie pour empêcher réellement le terrorisme de prospérer : la critique émancipatrice du totalitarisme mondial de l’économie.

1) Traduit de l’allemand

2) NdT : désigne les groupes sociaux et les personnes exerçant des fonctions de contrôle particuliers et complexes au sein de la société marchande et de ses structures objectivées; renvoie à une analyse du capitalisme qui n’est pas en termes de classe. Le prolétariat n’y est pas considéré comme sujet révolutionnaire à priori et les groupes dominants comme de simples exécutants de la valeur, de simples élites de fonction (cf revue Krisis)

3) NdT: allusion à l’ouvrage homonyme de Th. W.-Adorno et Max Horkheimer

4) NdT : cette notion désigne le modèle de développement capitaliste pour les pays sous-développés : Russie, Chine

5) NdT : expression de la droite nationaliste allemande pour désigner la révolution de 1918 qui aurait, selon cette droite, trahi les soldats du front de l’Ouest en les coupant de leurs arrières

Les temps sont révolus où les hommes avaient parfois encore honte d’oser ne penser qu’à leur propre valeur marchande et à celle de leur produits. Secrètement, sans bruit, en douceur, chaque individu s’est métamorphosé en « homo eoconomicus », ce qui n’était autrefois qu’une pure idéologie de la doctrine de l‘économie politique. Quand cela a-t-il réellement commencé ? L’absurde « marchandisation de la conscience » est originairement et fondamentalement un postulat du mode de production capitaliste. Mais il aura fallu un long développement pour qu’il apparaisse naturel à chacun de s’évaluer seulement en tant que marchandise. Le capitalisme d’après guerre a introduit pratiquement les deux présupposés de l’apparition de ce stade final : le premier consiste en la colonisation du « temps libre » par l’automobile, l’industrie culturelle..., le second consiste en l’éclatement de la famille fordiste (papa, maman, deux enfants, la voiture, le chien) et l’atomisation de l’individu en unité postmoderne (monade autoérotique avec ordinateur et portable).

Dans les années 90, ces deux tendances ont fusionné pour donner naissance à un nouveau type de socialisation qui pousse l’adaptation de la personnalité au marché à ses limites. Pour les nouvelles « générations », l’économie d’entreprise, le « travail » et le « temps libre » « personnel » sont devenus des moments indifférenciés comme le sont le moi et le monde. Dans une certaine mesure, nous avons à faire à un individu technologique hautement concurrentiel qui, tendantiellement, régresse à un niveau d’égo de nourrisson (Handelsblatt : « rapide, flexible, efficace, egoÎste, perfide, superficiel »). Même si cela devait passer pour un lieu commun, cela est particulièrement observable dans cette espèce de bouillie-high-tech du capitalisme-internet : les « employés » de la nouvelle économie sont prêts à travailler 24 heures sur 24 en même temps qu’ils acceptent les salaires les plus bas (dans le cas extrême pour un salaire nul, avec comme seul espoir celui d’attraper des miettes boursières). Ils s‘identifient complètement avec l’entreprise, ses activités, ses produits, même si leurs contenus sont sans intérêt, leurs performances technologiques faibles et leur qualités insignifiantes.

            On pourrait considérer l’existence de ces nouvelles formes de conscience comme simple curiosité si elles n’étaient le produit de transformations structurelles de la société tout entière. La lente mais inexorable pression de la concurrence pousse un nombre d’hommes de plus en plus grand à des extrémités telles qu’ils essaient de s’identifier à leur existence marchande (souvent précaire) et à l’exigence qu’ils doivent vouloir eux-mêmes s’y soumettre et s’y accrocher en tant que personne. Les institutions officielles de « l’économie de marché et de la démocratie » accompagnent un tel développement par l’organisation de campagnes de grande envergure. En R.F.A., depuis quelques années, une action concertée du Gouvernement et des partis politiques, des banques et des caisses d’épargne, des grandes entreprises et des chambres patronales, des municipalités et de l’administration scolaire est entrée en vigueur ; ses trois angles d’attaque sont la formation pratique, l’administration de l’état de crise et le lavage de cerveau.

Le but poursuivi est celui de l’utopie négative : il s’agit de fabriquer un « homme-nouveau » complètement économique, dont toute la vie serait déterminée par les critères de l’économie d’entreprise. Ces exigences fondamentales sont sans cesse martelées aussi bien aux individus qu’aux institutions par une propagande de masse sans équivalent : le « marché » comme destin et comme chance, le « marché » comme unique contenu de vie et comme identité, le « marché » comme incontournable. Il ne doit plus exister aucune « revendication », ni culturelle ni sociale adressée à l’Etat ou à la société, mais uniquement la « responsabilité personnelle » face à la dictature économique. Le mendiant à la rue comme le service public doivent se considérer comme « entrepreneur ». Du musée jusqu’à l’hôpital, on doit chercher à se vendre et à faire de l’argent. Tous les rapports sociaux doivent être réduits à leur simple expression de demande et d’offre, tous les rapports humains doivent être métamorphosés en « rapports marchands ».

            Au centre de cette campagne, il y a l’école. Que des jeux de bourse prennent une part de plus en plus importante dans les contenus d’enseignement est encore relativement inoffensif. Plus grave est la mise au point, dans tout le système d’enseignement, de programmes d’ensemble propageant « l’esprit d’entreprise ». Dès l’enfance on gave les jeunes des conceptions et fa¸ons de voir de « l’entrepreneur », illustrées par des « histoires merveilleuses » d’exploits accomplis par des teenagers. Cette espèce de magie frelatée fait penser au douteux culte du héros, l’« homme de marbre », du socialisme d’Etat. Doit se sentir mal tout enfant ne pouvant s’adapter à un tel mode de penser. Il existe déjà des classes entières où l’on simule la création d’entreprises, les entrées d’entreprise en cotation boursière, les mouvements du marché. Mais avant tout, l’école elle-même est lachée sur le marché de la « liberté d’entreprise ». Le sponsoring occupe toujours plus de place. La pitoyable mendicité faite auprès des entreprises n’est dépassée que par la marchandisation de l’école. Tout est dans l’ordre des choses si un directeur d’établissement scolaire ne se prend plus pour un pédagogue mais pour le chef d’une PME. L’interdiction de la publicité a déjà été abolie dans plusieurs Länder. Celui qui s’est déjà habitué à la transformation des murs, cahiers d’écoliers et halls d’entrée en surfaces publicitaires, n’y trouvera rien d’autre que lui-même, transformé, comme le sont déjà les stars du sport, en pantin vivant pour réclame.

            L’utopie de l’« homo-æconomicus ne peut triompher qu’en développant des formes pathologiques dans la société. Une société qui se fonde sur l’existence de désordres de la personnalité n’a pas d’avenir. Le caractère agressif des campagnes actuelles conduit à ces résultats que des hommes dont les représentations sont irréelles, sont plongés dans une violence

Traduction de Gilbert Molinier

Berlin, le 08 Août 2000

(1) Ökonomie und Bewußtsein“, in Neues Deutschland, 03 août 2000.
(2) Robert Kurz est l’auteur de Das schwarze Buch des kapitalismus

 

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