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L'habitat à l'épreuve de la réalité pratique
Quelques hypothèses prospectives
 

Source : http://www2.urbanisme.equipement.gouv.fr/cdu/datas/docs/ouvr8/sommaire.htm  

Par Yvonne BERNARD

Bien que son statut de science se soit affirmé au cours des années récentes, la prospective se définit moins comme un instrument de connaissance que comme une auxiliaire de l'action. Elle a en effet pour fonction principale d'éclairer ceux qui ont la responsabilité de prendre des décisions engageant l'avenir. Dans le domaine à propos duquel nous sommes interrogés, c'est-à-dire celui de l'habitat, les décideurs sont les responsables de la politique du logement et les professionnels sont chargés de la mettre en oeuvre. Une des questions souvent posée aux chercheurs en Sciences sociales pourrait se résumer de la manière suivante : "comment construire ou transformer des logements dont on sait qu'ils demeureront suffisamment longtemps et que, durant ce temps, les modes de vie et plus précisément les pratiques de l'habiter auront de fortes chances de subir des modifications importantes ?"

Cette interrogation est au centre d'une réflexion prospective sur l'habitat. L'objet de cet article est de voir comment avec les éléments actuels d'information dont nous disposons, en particulier les résultats d'enquêtes effectuées par l'INSEE (enquête de 1985 sur les budgets temps, enquête de 1988 sur les usages du logement), on peut répondre en partie à la question posée, c'est à dire apprécier la probabilité des changements qui peuvent affecter les modes de vie et évaluer de quelle manière ces changements sont susceptibles de modifier les pratiques de l'habitat et plus précisément l'usage de l'espace domestique.

Prévoir le futur à partir de la connaissance que l'on a des pratiques d'aujourd'hui suppose que l'on accepte l'hypothèse d'une logique des pratiques, que l'on peut interpréter par référence à un certain nombre de variables qui caractérisent l'individu ou le ménage. Cette compréhension et cette évaluation des déterminismes doit permettre d'anticiper la stabilité ou au contraire la mutation des pratiques.

Parmi les variables qui sont susceptibles d'intervenir sur les pratiques de l'habiter, certaines relèvent du contexte économique et social dans lequel s'inscrivent les comportements particuliers. Il s'agit de facteurs de société dont on peut raisonnablement prévoir l'évolution à court ou moyen terme. Ainsi en est-il du vieillissement de la population, de la modification du groupe domestique, de la progression du travail des femmes, de la réduction du temps de travail. Si l'on peut démontrer que ces variables ont un effet sur la manière d'habiter, on pourra anticiper une modification des usages.

Une deuxième manière de formuler des prévisions consiste à analyser le comportement de groupes qui, même si leur effectif est faible, contribuent fortement à l'innovation sociale. On fait alors l'hypothèse que ces groupes constituent des modèles dont les comportements vont progressivement se diffuser dans l'ensemble du corps social. Cette deuxième démarche s'avère beaucoup plus fragile que la précédente surtout lorsqu'il s'agit de comportements qui correspondent à des changements d'attitudes ou de valeurs.

LES FACTEURS SOCIO-ECONOMIQUES D'EVOLUTION DE LA SOCIETE

Modification du groupe domestique

Le facteur le plus souvent évoqué pour affirmer l'existence d'un changement de société est la modification du groupe domestique. Cette modification serait selon les démographes (BONVALLET, 1987 ; LE BRAS, 1988), caractérisée par la diminution du nombre de familles nombreuses, l'augmentation du nombre de personnes vivant seules, le nombre de plus en plus élevé de familles monoparentales, de familles à composition variable en fonction des divorces et des remariages et enfin la cohabitation de plus en plus fréquente de couples non mariés. L'ensemble de ces changements peut suggérer l'idée qu'il existe une demande particulière de logement correspondant à ces nouvelles structures familiales. Mais s'agit-il de conception de l'habitat ou de politique du logement ? Si dans certains cas on peut admettre qu'il est nécessaire de construire des logements spécifiques comme par exemple des maisons pour les personnes âgées ou des résidences de jeunes étudiants ou de jeunes travailleurs, peut-on raisonnablement défendre l'idée qu'un ménage de cohabitants a besoin d'une organisation spatiale différente de celle d'un ménage marié ? Les conséquences entraînées par la modification du groupe domestique se posent généralement plus en termes de mobilité et de localisation qu'en termes de conception et d'usage. On sait par exemple que les mères célibataires souhaitent vivre à proximité de leur famille, que les couples divorcés ayant des enfants choisissent d'habiter dans des lieux proches, que les couples de cohabitants sont plus rarement propriétaires que les couples mariés. La réponse aux problèmes posés ne réside donc pas pour l'essentiel dans la conception de nouvelles formes d'architecture, mais dans l'accroissement de la fluidité du parc de logement permettant de répondre à la multiplicité des trajectoires résidentielles.

C'est également en termes de mobilité que pourraient être appréhendées les conséquences du vieillissement de la population, autre facteur déterminant d'évolution démographique. En effet un des constats les plus frappants de l'enquête INSEE de 1988 est l'inadéquation entre la taille du logement et les étapes du cycle de vie, inadéquation qui se traduit par le fait qu'hormis un léger fléchissement après 75 ans, plus on vieillit plus la taille du logement s'agrandit (MORMICHE, BONNEAUD, 1990). Alors qu'un certain nombre de couples jeunes avec enfants vit dans des conditions plus ou moins accentuées de surdensité, les couples âgés à la suite de stratégies d'acquisitions progressives ont des logements dont la taille ne correspond plus à leurs besoins. C'est ainsi que selon les critères d'occupation normale établis par l'INSEE, 62% des couples de plus de 65 ans sont en situation de sous peuplement accentué auxquels il faut ajouter 27% en sous peuplement dit modéré ce qui nous donne un total de 89% de ménages âgés qui occupent des espaces dont ils ont de moins en moins l'usage. Comme nous le verrons à propos des comportements d'usage, la flexibilité diminue avec l'âge et le projet d'un déménagement apparaît parfois comme un événement insurmontable. On ne saurait nier par ailleurs le poids des souvenirs et des habitudes qui lient l'habitant au logement qu'il occupe. On peut cependant faire l'hypothèse que, dans un certain nombre de cas, les sujets âgés rencontrent des difficultés matérielles à maintenir l'entretien d'espaces devenus inutiles, ces difficultés pouvant conduire parfois à l'émergence d'un sentiment de culpabilité. Il n'est pas dans notre compétence d'imaginer les mesures qui encourageraient les personnes âgées à changer de logement, mais on ne peut exclure l'idée que certaines mesures incitatives pourraient permettre un éventuel rééquilibrage du parc tout au moins dans les grandes agglomérations ou l'espace est devenu un des biens les plus précieux.

Diminution du temps de travail

En quelques années la diminution du temps de travail a entraîné un gain de temps libre. Les enquêtes budget-temps (ROY, 1989) montrent que ce gain a été en 10 ans (de 1975 à 1985) d'environ 30 minutes pour les hommes et de 28 minutes pour les femmes. Le temps libre ainsi récupéré est souvent un temps passé à la maison ; mais l'analyse fine des budgets-temps montre qu'il est alors essentiellement consacré à l'écoute de la télévision (18 minutes de plus pour les hommes, 11 minutes de plus pour les femmes). Le reste du temps libre gagné au fil des ans est surtout consacré à des activités qui s'effectuent à l'extérieur du logement : sports, spectacles etc... L'augmentation du temps libre n'a donc guère d'incidence éventuelle sur une modification de l'espace de l'habitat, si ce n'est le renforcement de la tendance observée par ailleurs à placer le récepteur de télévision comme point focal de l'organisation de l'espace domestique. On peut également penser que, plus le temps libre consacré à la télévision augmente, plus les risques de conflit sur le choix des programmes risquent d'apparaître, situation qui peut être résolue par la multiplicité des postes. Cette tendance que l'on observe déjà dans les couches aisées peut avoir un effet sur la structure globale de l'espace domestique et entraîner un renforcement des espaces individuels au détriment de l'espace collectif.

Généralisation du travail féminin

Aujourd'hui, environ sept femmes sur dix travaillent. La conséquence la plus évidente se traduit par la diminution du temps qu'elles peuvent consacrer aux activités domestiques. Alors que la femme au foyer consacre 6 h 20 par jour à ces activités, la femme qui travaille n'y consacre que 4 h 20. Cet écart très sensible devrait, mais ici nous quittons la prévision pour entrer dans le domaine du vraisemblable, entraîner un certain nombre de modifications dans les attitudes et les modes de vie des couples dont la femme travaille. Les hypothèses les plus souvent avancées sont : la redistribution des rôles dans le couple, l'utilisation accrue des équipements ménagers, la simplification des tâches et des rituels de la vie quotidienne. Que peut-on dire à propos de ces différentes hypothèses ?

Redistribution des rôles

En ce qui concerne la redistribution des rôles les enquêtes sur le budget-temps nous permettent une fois encore d'avoir une idée sur cette évolution. Le commentaire associé par Caroline ROY (1989) au tableau qui permet d'évaluer la participation masculine dans les tâches ménagères domestiques n'est guère optimiste : "Quand il a", dit cet auteur, "une femme active auprès de lui, que ce soit sa mère ou sa femme, un homme actif ne participe pas beaucoup au travail domestique. Marié et père de famille, il ne change guère son comportement vis-à-vis des activités ménagères, que sa femme soit active ou non, et qu'ils aient un, deux, trois enfants ou plus." La suite du commentaire conclut cependant que le partage des tâches est moins inégal qu'il y a 10 ans. Ce partage ne semble pas devoir être cependant envisagé pour l'instant comme un facteur déterminant d'une nouvelle conception du logement où la cuisine ne serait plus le domaine réservé de la femme mais un nouvel espace masculin (FILIOD, WELZER LANG, 1991). En effet une analyse fine de la répartition montre que les activités qui s'exercent au sein du logement : ménage, vaisselle, entretien du linge restent encore pour l'essentiel l'apanage des femmes ; les hommes semblant plus volontiers prendre en charge les activités qui se déroulent à l'extérieur : courses, transports d'enfants. Un indice de changement et d'espoir réside cependant dans le fait que l'on constate une participation plus active aux tâches ménagères des pères les plus jeunes. On peut donc faire l'hypothèse que si cette tendance se maintient ou se développe, elle peut entraîner une certaine modification des rôles. Le danger de ce type d'extrapolation réside dans l'interprétation que l'on donne de la relation entre l'âge et le comportement observé. En effet on peut ici penser, que la redistribution des rôles correspond à un changement profond d'attitudes issu en particulier de nouvelles formes d'éducation. Si cela est vrai, cette attitude se maintiendra tout au long de la vie du couple, mais on peut également penser que le partage des tâches dans cette phase du cycle de vie ne correspond pas nécessairement à un choix délibéré, mais plutôt à une contrainte déterminée par les difficultés matérielles auxquelles se heurtent les jeunes femmes qui travaillent.

Utilisation accrue des équipements ménagers

Le premier volet de l'enquête INSEE de 1988 établit un recensement de l'équipement ménager et l'on peut constater que la diffusion des équipements qui facilitent la vie de la ménagère est loin d'avoir l'ampleur que l'on imagine. Si la possession du réfrigérateur et de la machine à laver le linge est devenue un phénomène quasi général -qui concerne environ 90% des ménages-, il n'en va pas de même pour les deux équipements dont on fait l'hypothèse qu'ils jouent un rôle très important dans l'allégement des tâches ménagères : le lave-vaisselle et le four à micro ondes. Ces deux équipements restent pour l'instant le privilège des ménages les plus aisés. Si l'on retient la classe d'âges où d'une manière générale les ménages sont le mieux équipés, entre 40 et 49 ans, on s'aperçoit que si 72% des cadres supérieurs possèdent un lave-vaisselle, ce chiffre descend à 54% chez les cadres moyens et les professions intermédiaires, 37% chez les employés et seulement 26% chez les ouvriers. Pour le four à micro-ondes, les taux d'équipement étaient en 1988 encore beaucoup plus faibles : 26% chez les cadres supérieurs, contre 16% chez les cadres moyens et seulement 7% chez les ménages ouvriers. Si l'on tient compte du prix relativement peu élevé de ce type d'équipement et qui plus est de son faible encombrement, il faut invoquer très certainement une résistance psychologique de la part des utilisatrices, pour qui la préparation et la consommation du repas semblent rester des actes dont la signification dépasse largement la nécessité de se nourrir. Ceci est confirmé par les réponses à une série de questions posées dans l'enquête de 1988 et dont l'objectif était de tester une hypothèse souvent avancée pour caractériser l'évolution des modes de vie: la déstructuration progressive du repas familial. Cette déstructuration constatée dans d'autres pays que la France se caractériserait par une désynchronisation et une délocalisation (HERPIN, 1989). Elle serait la conséquence de la différenciation des rythmes familiaux et serait facilitée par le développement des techniques de préparation de la nourriture que nous venons d'évoquer. Les résultats nous permettent de constater que cette hypothèse ne semble pas pour l'instant vérifiée. Loin d'occuper une place moins importante dans la vie des habitants, le repas semble rester un des pôles de la vie familiale. C'est ainsi qu'avec des variations en fonction de la taille de l'unité urbaine, c'est dans près de 90% des foyers français qu'au moins un des membres du ménage prend son repas de midi à la maison. Le prix attaché à la convivialité familiale se retrouve également dans les réponses à la question "Prenez vous habituellement le repas du soir tous ensemble ?". Quel que soit l'âge des sujets et leur milieu socio-professionnel, là encore, 90% à 94% des sujets répondent "oui" et, de surcroît, 95% toujours à la même place. Si l'on veut absolument déceler une tendance à la fragmentation, elle se situe essentiellement chez les familles nombreuses et a légèrement tendance à augmenter avec le niveau d'instruction.

Simplification des tâches

La généralisation du travail des femmes dans les classes sociales supérieures, associée à une disparition progressive du personnel de service, a indubitablement entrâiné un certain nombre de conséquences au niveau de la simplification des activités domestiques. On peut ainsi constater que 56% des cadres supérieurs prennent leur repas du soir dans la cuisine, chiffre qui s'explique certainement par le désir de la maîtresse de maison de simplifier sa tâche après une journée de travail professionnel. Ce chiffre très proche de celui que l'on observe dans les autres catégories sociales (59% chez les ouvriers) traduit une homogénéisation certaine des pratiques du repas. La maîtresse de maison qu'elle soit cadre, ouvrière ou employée se retrouve en fin de journée devant les mêmes difficultés et cherche à minimiser l'effort qu'elle doit fournir. L'usage de plus en plus fréquent de la cuisine comme lieu de vie et d'échanges familiaux et le souhait exprimé par la très grande majorité des sujets, en particulier par les cadres d'avoir la possibilité de développer cet usage est sans doute un des résultats les plus clairs sur le plan de la prospective en matière de conception du logement.

Il est intéressant de noter que parallèlement au fait que la cuisine devienne un espace de convivialité, c'est aussi un lieu ou la femme est de moins en moins présente en dehors des heures de repas. Une question qui avait pour objet de designer la pièce ou chacun des membres du couple passait le plus de temps montre que plus de la moitié des femmes designe une autre pièce que la cuisine. Cette réponse est fortement corrélée avec le niveau d'instruction : 48% des femmes sans diplôme désignent la cuisine comme le lieu dans lequel elles séjournent le plus souvent, contre seulement 21% de femmes ayant poursuivi des études supérieures. L'élévation générale du niveau d'instruction des femmes pourrait à ce titre entraîner une modification sensible de l'usage des pièces.

EVOLUTION DES ATTITUDES ET DES COMPORTEMENTS

Le devenir des facteurs socio-économiques qui viennent d'être évoqués peut être affecté d'une probabilité, qui dans certains cas, peut être chiffrée. On peut prévoir le nombre de personnes âgées en l'an 2000 et estimer approximativement le taux de développement du travail féminin. Lorsque nous avons abordé les changements d'attitudes et de comportements que peut entraîner le travail des femmes, nous sommes déjà passé de la prévision quantifiable à la vraisemblance qualitative. C'est également dans cette perspective que doivent être envisagées un certain nombre d'hypothèses prospectives sur des changements d'attitudes ou de valeurs, changements qui dans une certaine mesure contribueraient à uniformiser les comportements. Trois thèmes, parmi ceux qui sont le plus souvent évoqués par les jeunes architectes (ELEB, 1989), vont nous permettre d'illustrer la prudence avec laquelle on doit traiter l'extrapolation d'observations limitées.

Modification des frontières de l'espace privé

L'effacement progressif des frontières entre l'espace public et l'espace privé est souvent considéré comme la conséquence de nouvelles formes de sociabilité moins ritualisées que celles des générations précédentes. Cet effacement pourrait conduire à la modification d'une distribution des espaces conçue en fonction de l'accès des étrangers au groupe familial, accès contrôlé en fonction du degré d'intimité que l'on entretient avec les visiteurs. Le loft serait à ce titre un prototype de l'habitat d'avant-garde. Cette hypothèse constitue un exemple typique de celles qui sont inférées à partir du comportement d'un groupe dont on pense qu'il est porteur de nouvelles valeurs susceptibles de se diffuser dans l'ensemble du corps social. Les résultats de l'enquête INSEE de 1988 confirment sans aucun doute l'existence d'une tendance à l'ouverture de l'espace privé, mais ils permettent aussi d'en observer les limites. Interrogés sur la manière dont ils recevaient leur famille et leurs amis, les sujets pouvaient choisir parmi les modalités prévues pour décrire cette situation. Les résultats qui traduisent le choix de la réponse "toutes les portes leur sont ouvertes", montrent de manière claire que l'ouverture de l'espace privé est loin d'être une attitude largement répandue dans la population française et reste fortement marquée par l'appartenance socioculturelle des sujets. Si on trouve bien en effet une majorité de cadres supérieurs qui affichent l'ouverture (81% pour la famille, 60% pour les amis) ces chiffres diminuent progressivement avec le niveau culturel des sujets (35% seulement pour l'ouverture aux amis chez les "sans diplômes"). Il n'est d'ailleurs pas sans intérêt d'observer que la courbe traduisant la disposition à abolir les frontières de l'espace privé se superpose de manière parfaite à celle qui traduit les différents degrés du niveau d'instruction. La volonté de casser l'espace privé, le défi par rapport aux normes traditionnelles, sont le fait des membres des classes privilégiées dont l'identité sociale et culturelle est suffisamment établie pour qu'ils estiment n'avoir rien à cacher. Dans les classes moyennes ou populaires on reste plus prudent et plus dépendant du regard d'autrui. En dépit de ces différences qui apparaissent dans toutes les classes d'âges, on observe à l'intérieur de chacune d'elles une relation significative entre l'âge et l'ouverture de l'espace privé. Peut-on en conclure que nous avons affaire à un processus en évolution ou au contraire à un phénomène passager lié au mode de vie spécifique d'une classe d'âges ? Autrement dit, peut on prévoir que les jeunes d'aujourd'hui se comporteront d'une manière différente de celle des sujet plus âgés d'aujourd'hui ? Dans ce cas précis, il nous semble raisonnable de penser que les dernières décennies ont été marquées par des événements dont on peut imaginer qu'ils exerceront un effet durable. La volonté de communiquer, d'abolir les pratiques formelles de sociabilité sont des attitudes directement issues de la contestation des années 1968 et il n'est pas invraisemblable de penser que les attitudes acquises par des sujets jeunes au cours de cette période se maintiendront lorsqu'ils vieilliront.

Les territoires personnels

L'ouverture de l'espace privé aux étrangers à la famille ne signifie pas l'abolition des frontières au sein de l'espace familial lui-même. Le désir d'autonomie est au contraire souvent évoqué comme facteur d'évolution des relations familiales. L'idée que la possession d'un espace personnel est nécessaire au bon développement de l'enfant semble acquise par tous les parents et dans la majorité des logements, une place privilégiée est réservée aux chambres d'enfants. Si l'on tient compte des normes considérées comme acceptables, c'est-à-dire la cohabitation de deux enfants de moins de sept ans de sexe différents ou de deux enfants du même sexe de moins de 15 ans, on trouve 20% d'enfants qui vivent hors de ces normes. Il s'agit le plus souvent d'enfants de familles nombreuses appartenant à la population des mal logés des grandes villes. Plus on s'élève dans dans la hiérarchie sociale, plus les enfants bénéficient d'une chambre personnelle. C'est ainsi que 73% des enfants de cadres supérieurs et 70% des enfants de cadres moyens dorment seuls dans une chambre. Ce chiffre est encore de 47% dans les ménages ouvriers. Ceci ne signifie pas pour autant que les enfants jouent et travaillent dans leur chambre. Il y a une relation significative entre le niveau culturel des parents et le fait que les enfants soient plus souvent dans leur chambre, ce qui peut s'interpréter comme la valorisation de l'apprentissage de l'autonomie. Curieusement, le territoire personnel des parents semble beaucoup plus difficile à cerner que celui des enfants. Ainsi, par exemple, les parents, avec une écrasante majorité (85%) déclarent qu'il n'y a aucune pièce interdite aux enfants.

La salle de bains reste le refuge de l'intimité, le lieu ou l'on souhaite être à l'abri du regard des autres. Seulement 29% des sujets qui ne vivent pas seuls laissent la porte de la salle de bains ouverte lorsqu'ils font leur toilette. Ce constat tempère l'idée souvent avancée que la salle de bains pourrait être dans le futur un lieu de convivialité familiale. La salle de bains n'apparaît pas d'ailleurs comme un lieu privilégié d'investissement hédoniste. Bien que l'on sache que beaucoup de salles de bains sont aujourd'hui étroites et mal éclairées, 60% des habitants se déclarent satisfaits de la leur.

Flexibilité d'usage

Accroître la flexibilité, permettre de changer l'usage des pièces en fonction du cycle de vie, autoriser l'habitant qui ne peut pas déménager à effectuer de nouveaux choix d'usage est une solution souvent préconisée par les architectes pour adapter la conception à l'évolution des modes de vie. Vérifier la réalité et le poids du choix de la flexibilité constitue un point intéressant à élucider dans le cadre d'une réflexion prospective sur le logement. Les réponses à une série de questions sur ce thème montrent que le désir de modifier l'usage de l'espace n'est pas aussi répandu que l'on pourrait le penser. Si 78% des français n'ont jamais modifié l'usage des pièces qu'ils occupent dans leur logement actuel, ce peut être parce qu'ils sont dans l'impossibilité de le faire. Cette raison est moins évidente s'agissant des éléments mobiliers où l'on trouve encore 58% de sujets qui déclarent n'avoir jamais modifié l'organisation de leur living-room depuis le premier jour ou il a été installé. Les contraintes environnementales sont avancées comme obstacle par 24% d'entre eux, mais ce chiffre est très inférieur à celui de ceux qui déclarent tout simplement ne pas en avoir envie et qui représentent 40% de la population totales des sujets interrogés. Le désir ou la volonté de changer sont donc quelquefois freinés par les contraintes associées à la conception du logement mais dans la majorité des cas, il s'agit plutôt d'une attitude vis-à-vis du changement. Nous trouvons encore ici une relation significative entre le niveau culturel des sujets et le comportement de flexibilité. C'est ainsi que 54% des jeunes ouvriers déclarent ne jamais changer les meubles de place contre seulement 34% des jeunes cadres supérieurs.

CONCLUSION

Les résultats que nous avons présentés permettent d'esquisser quelques conclusions d'ordre prospectif. Il existe un certain nombre de comportements assez fortement déterminés par des facteurs dont l'évolution est prévisible à moyen terme. En ce qui concerne l'usage de l'habitat, le facteur le plus important est sans doute le développement du travail féminin qui entraîne la simplification d'un certain nombre d'actes de la vie quotidienne. La généralisation du repas à la cuisine en est un exemple. Cette évolution peut laisser penser que nous assistons à une homogénéisation des comportements, homogénéisation qui peut d'ailleurs également s'observer en terme de réticences vis-à-vis de nouvelles pratiques. Malgré une diffusion croissante des nouveaux moyens d'individualiser la préparation et la consommation de la nourriture et contrairement à ce qui se passe semble-t-il dans d'autres pays, le repas familial reste une valeur sûre de la culture française.

Malgré cette homogénéité apparente, il persiste des différences très importantes au niveau des valeurs et des attitudes. Ceci s'explique en grande partie par le fait que l'évolution des modes de vie répond à une dynamique de l'adaptation culturelle dans laquelle le mode de transmission joue un rôle important. La transmission peut être verticale comme c'est par exemple le cas lorsqu'il s'agit de l'éducation transmise des parents aux enfants ou des traditions transmises à l'intérieur d'un groupe social. On peut également parler de verticalité ou tout au moins de transmission hiérarchique lorsqu'un groupe social adopte les comportements et les attitudes d'un autre groupe pris comme modèle de référence.

La transmission peut également être horizontale. Il s'agit plutôt alors d'un phénomène de contamination d'individus à individus ou à travers le support d'institutions collectives qui favorisent la contamination. La publicité et les médias sont des vecteurs privilégiés de la transmission horizontale.

Les effets attachés aux deux modes de transmission sont très différents. Le premier mode est à l'évidence conservateur, alors que le second favorise des changements d'attitudes et de comportements rapides et massifs. En effet, la transmission horizontale tend à gommer les différences individuelles et à engendrer l'uniformité. La mode vestimentaire est un bon exemple de ce type d'effet. On a pu penser que l'élévation générale du niveau de vie, la progression du pouvoir d'achat, le rôle de plus en plus important de la publicité, la diffusion massive des modes, allaient entraîner une transmission horizontale des attitudes et des valeurs et une homogénéité des pratiques.

Cette hypothèse ne semble pas vérifiée dans les résultats que nous avons observés à propos des pratiques de l'habitat. La transmission des attitudes semble rester d'ordre vertical c'est-à-dire acquise par l'éducation, ce qui explique les différences importantes que l'on observe en fonction de l'appartenance sociale et du niveau d'instruction. Contrairement à une idée souvent avancée, l'âge n'est pas un facteur explicatif de premier ordre. Les données qui permettent l'analyse de l'effet conjugué de l'âge et des CSP montrent que si un comportement est socialement discriminant, il l'est déjà dans les classes d'âges les plus jeunes. Les effets de l'âge, lorsqu'ils se manifestent, s'exercent dans chaque catégorie sociale avec le maintien des écarts existant. Ces résultats jettent un doute sur l'extrapolation que l'on peut faire à partir de comportements observés dans des groupes socialement et culturellement favorisés. Evidemment ces classes peuvent être prises comme modèles, mais nous sommes alors de nouveau dans dans un processus de transmission horizontal, c'est-à-dire très lent. Il faut cependant noter que la corrélation très étroite que l'on observe entre le niveau d'instruction et un certain nombre d'attitudes novatrices peut permettre de penser que l'élévation générale du niveau d'instruction va accélérer le processus d'homogénéisation.

BIBLIOGRAPHIE

BONVALLET C., MERLIN P. (1987) L'évolution des structures familiales. Quelles conséquences sur l'habitat ? Espace et Société n·51.

ELEB M., CHATELET A.M., MANDOUL T. (1989) Façons de penser l'habiter : le logement en questions. Les enseignements du Programme Architecture Nouvelle. Plan Construction et Architecture.

FILIOD J.P., WELZER LANG D. (1991) L'emergence du masculin dans l'espace domestique CREA.

HERPIN N. (1989) Comportements alimentaires et contraintes sur les emplois du temps. Revue Française de Sociologie vol. XXI n·10.

LE BRAS H. (1988) Structure de la famille dans la France actuelle, dans : Transformations de la famille et habitat BONVALLET C. et MERLIN P. (ed.) Travaux et documents INED PUF n·120.

MORMICHE P., BONNAUD C. (1990) L'habitat en France en 1988. INSEE Cadrage

ROY C. (1989) Les emplois du temps des français. Economie et Statistique n·223.

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Projets, types d'écovillages, formes de communautés

Rétrospective sur 8 années de recherche et développement sur les écovillages par Philippe Laramée
http://www.laplumedefeu.com/

Un projet est une idée en cours de réalisation. Un projet peut prendre la forme d'un site Internet, d'un dépliant ou d'un cahier de présentation, d'une étude de faisabilité ou d'une terre nouvellement acquise dont les travaux sont en cours de réalisation, mais qui n'est pas encore au stade du hameau ou du village. Le terme projet est accompagné du type de projet que ses fondateurs espèrent réaliser, mais constitue généralement une vision ou un espoir.

Un écolieu est un endroit ayant une vocation écologique, une vocation de démonstration, d'éducation à l'environnement ou d'application d'une mission sociale écologique, sans qu'il n'y ait nécessairement l'occupation du territoire par ses habitants sous la forme d'un hameau. Il est à noter qu'il est tout de même possible d'y habiter. Un tel site est généralement structuré autour d'une ancienne ferme, ou d'un bâtiment isolé à la campagne, ayant choisi de suivre les principes de l'écologie, et en mesure d'accueillir des personnes souhaitant y participer ou y séjourner. Un écolieu peut exercer (mais ce n'est pas une condition) une activité économique et lucrative locale, une activité d'autosubsistance, etc. Ex.: L'académie de l'énergie, L'arche écologique de Chateau Richer.

Un écohameau est une agglomération de plusieurs maisons écologiques situées sur un même territoire, qui partage des espaces communs, une vision commune, et qui comporte une structure juridique qui lui est propre. Ex.: Ecohameau de Cap-au-Renard.

Un écovillage voir les définitions ci-haut. Ex.: Findhorn en Ecosse, Crystal Waters en Australie, Earth Haven aux Etas-Unis.

Un domaine écologique est une agglomération de plusieurs terrains notariés situés sur un même territoire et qui peut comporter une charte écologique (politique de vie) qui lie les propriétaires résidents. Ceux-ci décident de partager une vie communautaire, généralement, de façon volontaire. L'administration du domaine peut offrir l'accès à des terrains ou à des bâtiments, mais reste, en général propriétaire de ses infrastructures, assurant ainsi la gestion et la pérennité de ceux-ci tels un parc ou une base de plein air par exemple.

Un cohousing est une forme de communauté intentionnelle. Il s'agit d'un concept d'aménagement immobilier dont la finalité est de faciliter les échanges humains au sein d'un groupe. Les personnes composant ce groupe participent à la conception, à la réalisation et à l'aménagement d'un ensemble d'habitation dont elles sont individuellement et collectivement propriétaires.

Un écoquartier est une agglomération, généralement libre d'accès au public au même titre que n'importe quelle rue d'une municipalité. Celle-ci peut avoir été développée par un promoteur immobilier ou par la municipalité d'accueil ou tout simplement transformée à partir d'un quartier existant afin d'en rajouter des caractéristiques socio-écolomiques. Un écoquartier n'est pas une gated community (voir définition ci-bas). Ex.: BedZed en Angleterre.

Une microsociété est un regroupement généralement plus important qu'un écovillage qui, sans nécessairement être écologique, tente d'inclure tous les aspects d'une société mais en miniature, que ce soit au niveau résidentiel, commercial, industriel, politique, philosophique, scientifique, économique, etc. Une microsociété se développe généralement sur un site ayant des infrastructures importantes (ex. une ancienne municipalité abandonnée, une ancienne base militaire, un ancien camp de vacance, le site d'une ancienne communauté religieuse).

Une Zone Autonome Temporaire (ZAT en anglais TAZ) est la dénomination introduite par Hakim Bey en 1991 dans un livre qui porte le même nom. Ce terme comporte en fait plusieurs formes de microsociété. Historiquement parlant, nous pourrions citer l'exemple des villages pirates dans les Caraïbes au 17ème siècle, les communes hippies des années 70, l'Utopie de Thomas Moore, le livre Écotopie par Ernest Callenbach, ou encore l'île des Gauchers d'Alexandre Jardin, qui sont tous des exemples de TAZ.

Une congrégation religieuse est un groupe de personnes vivant dans une forme de communauté dont les liens sont tissés autour d'une pratique religieuse commune.

Une communauté religieuse est un ensemble de personnes qui poursuivent le même idéal religieux. Ex.: les Quakers, les Amish.

Une communauté spirituelle est une forme de communauté intentionnelle liée par une idéologie spirituelle commune. Parfois, certaines communautés spirituelles s'affichent aussi comme écovillage, car celles-ci possèdent aussi une idéologie de respect de l'environnement (ex. les 20 premières années de Findhorn où ceux-ci étaient orientés vers une pratique spirituelle commune).

Une communauté thérapeutique est une forme de communauté intentionnelle dont l'idéologie et la cible commune sont de nature à donner des soins de santé. Ex.: Gesundheit Institute

Une communauté rurale est une forme d'écohameau, mais dont les préoccupations sont davantage orientées vers l'agriculture ou l'autosuffisance que vers l'écologie.

Une commune est une grande maison, un grand appartement ou un grand bâtiment occupé par plusieurs personnes dans une optique de créer une sorte de minicommunauté. Vécues différemment à notre époque que dans les années 70, les préoccupations des communes d'aujourd'hui sont parfois orientées dans une optique économique ou afin de combler un besoin social.

Un squat est une occupation d'un bâtiment illégalement par un groupe de personnes dans une optique de combler un besoin socio-économique ou politique. (Ex. Voir l'article sur le CSA). Il est à noter que les squats sont vécus différemment en Europe.

Une municipalité verte est une ville ou un village ayant une orientation et des préoccupations sociales environnementales évidentes.
Ex. La municipalité de St-Camille

Une gated communitie est un terme provenant des Etats-Unis qui désigne des quartiers dont l’accès est contrôlé et dans lesquels l’espace public (rues, trottoirs, parcs, terrains de jeu…) est privatisé. L'accès en est permis aux résidents et à leurs invités.

 

 

 

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