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Oneida ou l'utopie réalisée

Source: http://endehors.org/news/oneida-ou-l-utopie-realisee

Parmi les entreprises communautaires du siècle dernier, issues plus ou moins directement de Fourier, une seule se détache comme ayant résolument mis en pratique la mise en commun intégrale non de la seule propriété, mais aussi de la vie affective et sexuelle : il s'agit de la communauté d'Oneida aux États-Unis, dans l'état de New-York, à la fois phalanstère et secte d'origine protestante qui devait curieusement, à son insu, retrouver nombre de principes et pratiques du taoïsme de la Chine ancienne.

C'est sans contredit l'une des plus remarquables expériences connues de ce type. Elle s'est développée pendant 32 ans (1848-1880), groupant jusqu'à trois cents membres. Économiquement productive, elle était tournée vers l'agriculture, les fruits, les légumes, sans exclure aussi de petites industries (conserves, couverts, etc.).

Mais il faut insister sur l'origine résolument religieuse de la communauté. Son fondateur, J.H. Noyes, tout d'abord évangéliste, devient ensuite une sorte de prophète inspiré,revendiquant l'entière liberté des enfants de Dieu, en une sorte d'anarchisme mystique à la recherche de l'effusion du Libre Esprit divin. Le seul office proprement dit de règle pour les communautaires consistait en séances de « critique mutuelle », où à tour de rôle les participants, désignés par ordre alphabétique, devaient subir en silence l'exposé par les autres de ses fautes et déficiences : sorte de psychothérapie de groupe fort pénible, mais jugée très bénéfique par les témoignages ultérieurs rétrospectifs. Le «criticisme » , disait Noyes, doit être une combinaison de vérité et d'amour.

Rotation des partenaires

Mais l'originalité foncière d'Oneida était l'abolition du mariage, justifiée par une curieuse exégèse des textes bibliques ; ou plus exactement, l'institution du « mariage complexe » unissant tous les hommes et toutes les femmes de la communauté, le partage réciproque des personnes parachevant la mise en commun totale des biens. Toute espèce de grivoiserie était exclue ; les femmes étaient sobrement vêtues, très court, cheveux coupés, sans bijoux, et les enfants mis en garde par le prophète contre le péché et l'enfer. Une rotation des partenaires était requise, selon un rythme en gros hebdomadaire, ou de deux à quatre jours. Laissée au début à l'initiative de chacun, une intervention dans les choix s'avéra nécessaire pour égaliser les chances. Plutôt qu'un tirage au sort d'abord réclamé par certains, Noyes préféra confier la régulation aux bons et discrets offices de médiateurs et médiatrices choisis parmi ceux que désignaient leur âge, leur maturité, leur piété; à eux revenait aussi la tâche de l'initiation amoureuse des jouvencelles et jouvenceaux. Il fallait en effet que ces derniers acquièrent au départ, entre les mains de femmes ménopausées, une parfaite maîtrise de l'acte sexuel.

Le devoir impératif de contraception était en effet une pierre angulaire de la communauté, par la technique dite « d'Oneida », à savoir l'étreinte réservée, déjà familière au vieux taoïsme (et sans doute à l'amour courtois médiéval). Noyes avait été dans sa vie conjugale pré-oneidienne douloureusement marqué par les grossesses à répétition de son épouse, dont au surplus les bébés étaient morts, sauf un. Plutôt que de prêcher l'abstinence comme tant d'autres réformateurs de l'époque, il avait donc découvert les bienfaits du coït prolongé sans éjaculation, libérant la femme de l'obsession d'être enceinte et lui conférant une entière disponibilité sexuelle.

Il semble qu'un réel bonheur, une grande santé mentale aient régné dans la communauté : c'est en tout cas ce que confirment la rareté des départs, le dynamisme de l'économie et l'afflux de nouveaux membres (un cérémonial était prévu pour libérer les couples arrivant mariés). Cette réussite, l'épanouissement apparent des enfants (élevés en commun dans une maison d'enfants, sauf visites chez leurs mères), affermissaient Noyes dans la certitude que la voie choisie était la bonne, voulue de Dieu et agréée par lui, quels que soient les jugements du dehors (les autres enfants traitaient ceux d'Oneida de « bâtards du Christ » et autres gentillesses, que connut aussi Summerhill). Le fondateur opposait la netteté de la vie sans hypocrisie des communautaires aux concupiscences, aux tromperies si fréquents dans l'état habituel du mariage.

Parents sélectionnés

Chose à noter, ce ne fut pas l'intervention du pouvoir civil qui mit fin à Oneida en tant que communauté sexuelle, mais bien plutôt le développement de tensions internes, liées tant au vieillissement du chef qu'à une résistance croissante à la hiérarchie de fait interne, même déguisée en « compagnonnage ascendant ». La disjonction radicale des fonctions amatives et reproductives livrait celle-ci à la directivité utopique et à ses abus. Féru d'eugénisme, lecteur de Darwin, Noyes entendit sur le tard réserver le droit de reproduction à des géniteurs et génitrices désignés à cette fin (encore que ce soit parmi des volontaires) : 58 enfants naquirent ainsi de « parents sélectionnés ». Oneida était de moins en moins religieux, de plus en plus « socialiste », de plus en plus entre les mains d'un leader vieilli entouré de ses dignitaires, et la communauté allait finir par se lézarder. Il semble que l'étincelle qui mit le feu aux poudres fut l'opposition croissante à la confiscation par Noyes surtout (et les anciens) du privilège d'initier les jeunes filles : d'où trop de frustrations chez les autres.

Usé par l'âge, par la surdité, face à des attaques extérieures sans cesse plus virulentes et à la désunion interne, Noyes prit un beau jour le large, en recommandant d'abolir le mariage complexe, clef de voûte du système : Oneida avait vécu, et se transforma en une simple coopérative avec parts et actions. Le rêve du paradis insulaire s'évanouit avec son créateur.

François ELLENBERGER

(D'après « La Société festive », par Henri Desroche, Le Seuil, 1975)

 

Comme bien des groupes utopistes, les "perfectionnistes" pensaient que l'architecture de leur communauté devait refléter et conforter leurs idéaux sociaux. Lorsque John Noyes et ses disciples arrivèrent du Vermont à Oneida, ils vécurent dans des cabanes de bois installées sur la terre qu'ils avaient achetée. Au départ, les Oneidans espéraient vivre de l'agriculture : ils bâtirent donc de nombreuses serres et aménagèrent des vergers et des jardins à l'image de leur idéal pastoral. En 1859, lorsqu'ils durent renoncer à tout espoir d'autosuffisance agricole pour se tourner vers la production manufacturière, ils renoncèrent aussi à l'idée de créer un jardin d'éden et se mirent à construire des bâtiments de brique autour d'une cour centrale. L'intérieur, conçu pour abriter une population croissante, reflétait la double nécessité d'activités communautaires et privées. Les chambres à coucher étaient regroupées autour ou à proximité de salons, et le bâtiment central comportait une grande salle avec une scène pour les réunions de la communauté et les spectacles. S'il y eut des communautés satellites de "perfectionnistes" - Wallingford (Connecticut), Newark (New Jersey), Putney et Cambridge (Vermont) et Manlius (New York) -, Oneida demeura la communauté centrale.

Tout comme les Mormons polygames, ils furent persécutés par l’État et finirent par abandonner leur pratique du mariage complexe en 1879 ; voir Carol Weisbrod, « On the Breakup of Oneida », Connecticut Law Review, 14, n° 4, été 1982, p. 717-32. En fait la communauté était conduite sur un mode autoritaire par Noyés qui décidait unilatéralement qui avait le droit de se marier, ce qui suggère que la communauté aurait été suspecte à bien des égards du point de vue de la justice démocratique ; voir Spenser Klaw, Without Sin, New York, Penguin, Allen Lane, 1993.

L'utopie est-elle utopique

http://sykamore.media.free.fr/id224.htm

 

 
   

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