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03-05-2016  

Habiter : rêve, image, projet

par Jacques Pezeu-Massabuau

Paris, L’Harmattan, 2003, 185 p.

Source: http://lhomme.revues.org/document2298.html

Revue française d'anthropologie

 

« Songeant soi-même à se loger, comment ne pas rêver au mythe de Robinson et imiter sa démarche ? Tel le célèbre naufragé, nous supputons par avance l’emplacement de ce futur abri, sa forme, ses dimensions, ses ouvertures, et le voulons comme lui sûr et confortable […] Pourtant, la vision dont il procédera n’émane pas de nous. » Telle est l’hypothèse inaugurale de l’ouvrage de Jacques Pezeu-Massabuau, géographe spécialiste du Japon et de la maison qui, après plusieurs ouvrages consacrés à l’habitat1, nous propose ici une réflexion dite « habiteuse », sur ce qui anime profondément la recherche de l’abri pour l’homme. Cette recherche est présentée comme à la fois universelle et intime, faisant se confronter la maison en tant qu’élément commun de la conception générale du monde et en tant que production individuelle, éminemment privée.

 

C’est alors à un « voyage imaginaire au pays des maisons » (p. 161) que nous convie Jacques Pezeu-Massabuau en dégageant trois stades censés rythmer toute quête de la maison. Comme le titre de l’ouvrage l’indique, habiter serait d’abord un rêve, puis une image, enfin un projet. Surgie au stade du rêve, la maison suscite progressivement une image personnelle, vision qui devient projet à l’épreuve de la réalité. Isoler ainsi des moments dans le processus de production de « l’objet maison » entraîne une réflexion complexe, qui oscille entre, d’une part, une conception universalisante de l’habiter marquée par les expressions « la maison, le logis, l’abri, le chez-soi… » et, d’autre part, des références nombreuses et nourries à des modèles culturels précis et considérés comme archétypaux (la yourte mongole, la roulotte tsigane, la tente noire des Bédouins, la résidence-jardin du lettré chinois, le palazzo italien, la masure cauchoise, etc.). Le projet de dire ce qui, pour « le sans-logis » comme pour « l’homme de l’Atlas », motive et anime la quête et la conception de la maison passe par une interprétation des représentations dites universelles.

L’étape du rêve est découpée en quatre dimensions : séjour du moi, endroit où avoir lieu, bien-être où se retrouver, vision où se diriger, la maison est ici envisagée comme possible habiter. La maison, on y rêve, comme si elle allait surgir de soi, seul face au monde. Mais si le rêve paraît premier, l’image qui en découle n’est pas exempte de conformité aux modèles culturels, si bien que Robinson, aménageant sa grotte, « reste un bourgeois du XVIIIe siècle anglais » (p. 9). Jacques Pezeu-Massabuau considère en effet les figures mentales de l’habiter comme reproduisant nécessairement la diversité des cultures, par-delà les variations personnelles. Mais inversement, les visions personnelles de la maison produisent des « sortes d’avatars personnalisés d’une commune représentation » (p. 47). Reste que l’image de la maison est d’abord et toujours générée par le collectif, même si elle nous apparaît comme intime et individuelle. L’isba déclencherait chez tout un chacun, sans avoir lu Michel Strogoff, l’apparition d’une figure commune, presque invariable d’une personne à l’autre, celle d’une construction faite de rondins dont la couleur tranche sur le blanc de l’environnement naturel. 

 

De même pour le patio qui évoquerait, même pour un individu ignorant tout de l’Andalousie, une forme de cour enclose faite pour se protéger du soleil. À l’inverse, la hutte et la cabane provoqueraient pour quiconque une vision de précarité, de fragilité et d’impermanence. Ce que veut en fait dégager Jacques Pezeu-Massabuau, c’est la production de « types » à l’œuvre pour l’objet maison et leurs pouvoirs de représentation. L’image de la maison, aussi individuelle soit-elle, « partagerait toujours avec celle d’autrui une commune origine » (p. 54). 

C’est ainsi qu’on a affaire à un double processus qui produisant l’habiter, produit aussi l’habitant. Dans cette analyse des représentations de la maison par l’individu, analyse qui rend abstraites des actions dont une description anthropologique pourrait rendre compte de manière plus concrète, un passage permet toutefois de saisir efficacement les relations entre l’image archétypale et la réalité. Jacques Pezeu-Massabuau recense les cas qui donnent à voir un écart entre l’image, souvent productrice de l’idée de confort, et les réalisations concrètes traditionnelles qui sont souvent loin d’apporter le confort projeté. Ainsi les constructions sur pilotis sont-elles, selon lui, un exemple parmi d’autres de maisons qui ne protègent pas tant de l’eau ni des moustiques, mais obligent surtout l’habitant à une sorte d’escalade quotidienne. 

 

De même pour l’appartement bourgeois des deux derniers siècles qui, certes présente l’enfilade classique des pièces où l’on reçoit, mais offre à partir d’une même entrée un long couloir parfois coudé qui dessert les chambres, les espaces sanitaires et la cuisine. Jacques Pezeu-Massabuau parle alors d’oubli de notre corps et de son confort que s’attachent à occulter les images produites et qui constituent la représentation habiter/habitant que toutes les sociétés mémorisent et figent en images durables. À cela il faut évidemment ajouter le travail des écrivains, peintres, architectes de chaque culture qui enrichissent la représentation collective de la maison.

 

Mais ce va-et-vient de l’abri à sa représentation ne doit pas faire oublier le « cheminement inverse qui ramène périodiquement cette représentation à l’habitation réellement occupée » (p. 133). C’est l’étape du projet à laquelle Jacques Pezeu-Massabuau consacre la dernière partie de son ouvrage. Étape de la « mesure du possible », elle combine différents critères : « les limites de la physiologie, des matériaux disponibles, de la technologie utilisable et de la richesse, enfin (et surtout) l’ethos qui définit les principes du construire propres à l’ensemble du corps social et à son territoire » (p. 138). C’est ainsi que la symétrie est analysée comme un exemple de « système architectural » que des sociétés se donnent et appliquent à leurs maisons comme à leurs territoires. Ce choix opérerait alors aussi au niveau de la personne, dès le stade du rêve. C’est donc à partir de cette « forme en soi » de la maison qu’on rêverait tous de sa maison, n’empêchant pas pour autant l’appropriation par chacun de cet objet particulier, processus décrit et analysé de son côté par Michèle de La Pradelle2. Dans l’étude de Jacques Pezeu-Massabuau, cette dernière étape est celle du quotidien et de l’inscription des rituels domestiques.

Jacques Pezeu-Massabu

http://www2.gol.com/users/jpmassa/francais.html 

 

Notes

1. Dont : La Maison japonaise, Paris, Publications orientalistes de France, 1981 ; La Maison : espace social, Paris, PUF, 1983 ; La Maison : espace réglé, espace rêvé, Montpellier, Reclus, 1993 ; Demeure mémoire. Habiter : code, sagesse, libération, Marseille, Parenthèses, 2000 ; et Du confort au bien-être : la dimension intérieure, Paris, l’Harmattan, 2002.

2. Cf. « Produire sa maison : étude anthropologique de l’habitat individuel », rapport de recherche pour le ministère de l’Équipement, des Transports et du Logement, plan Urbanisme et Construction (programme Maison individuelle, urbanité, architecture), janvier 2004 ; et « L’achat coup de cœur », À vivre, juillet 2002.

Emmanuelle Lallement, Jacques Pezeu-Massabuau, Habiter : rêve, image, projet. Paris, L’Harmattan, 2003, 185 p., L'Homme, 177-178, Chanter, musiquer, écouter, 2006

http://lhomme.revues.org/document2298.html

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Le bien-être est une notion subjective et il est délicat d’établir des normes d’habitabilité acceptables partout. Jacques Pezeu-Massabuau, géographe résidant au Japon, explore de livre en livre les maisons des hommes afin de mieux comprendre ce qui fait qu’elles sont ou non confortables.
L’habitat, qui déborde le cadre du logement pour occuper les territoires du quotidien, exige de prendre en compte une nouvelle dimension de la qualité de vie : le confort urbain.

Jacques Pezeu-Massabuau, géographe résidant au Japon, explore de livre en livre les maisons des hommes afin de mieux comprendre ce qui fait qu’elles sont

au

Antropologie de la maison :

  • La maison, espace social, P.U.F., 1983

  • La maison, espace réglé, espace rêvé, Reclus, Montpellier 1993

  • Demeure Mémoire, Parenthèses, Marseille 2000

  • Du confort au bien-être - la dimention intérieure, L'Harmattan, 2002

  • Habiter - rêve, image, projet, L'Harmattan, 2003

  • Eloge de l'inconfort, Parenthèses, 2004

  • Produire l'espace habité, L'Harmattan, 2007

  • Habiter au Japon, Parenthèses, 2007

  • Les demeures de la solitude : figures de l'isolement, L'Harmattan

  • Trente-six manières d'être chez soi

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LES DEMEURES DE LA SOLITUDE
Formes et lieux de notre isolement

Jacques Pezeu-Massabuau
Villes et entreprises

En toute société humaine, certains vivent seuls. Parfois cet écart fut choisi : du poète ou de l'artiste, du misanthrope ou de l'ermite ; plus souvent a-t-il été imposé, tel celui que suscitent certaines professions, la discrimination et l'enfermement, ou plus ordinairement l'absence d'un être cher. Observe-t-on entre ces "solitaires" un état d'esprit voisin, un mode d'existence comparable ?

ISBN : 978-2-296-04385-5 • janvier 2008 • 226 pages

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CONSTRUIRE L'ESPACE HABITÉ
L'architecture en mouvement

Jacques Pezeu-Massabuau
Villes et entreprises
URBANISME, AMÉNAGEMENT, SOCIOLOGIE URBAINE

Entretenir, équiper, embellir notre chambre, notre demeure, notre cité ou notre pays dépasse de loin la gestion d'un capital bâti : en recréant leur espace, nations et tribus, ménages et individus se construisent eux-mêmes et subsistent. C'est cette entreprise d'autogénération que cet essai tente de montrer : en définissant l'acte universel de construire ; en présentant les agents que met en oeuvre cette architecture en mouvement ; en montrant comment ces lieux préservent la survie, la cohésion, le bien-être des sociétés, des familles et des personnes.
ISBN : 978-2-296-03376-4 • septembre 2007 • 206 pages

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HABITER
rêve, image, projet

Jacques Pezeu-Massabuau
BEAUX ARTS ARCHITECTURE SOCIOLOGIE

Habiter - s'ancrer en un certain point de l'espace humain afin d'y établir son existence et son bien être -s'incarne dans une forme construite capable d'accueillir l'homme et ses biens. L'urgence de cet abri, aussi peu répressible que nourrir ou se vêtir, se manifeste d'abord dans une certaine manière d'y songer, de le désirer, l'imaginer , le concevoir et le projeter, bien avant d'en prendre possession.

ISBN : 2-7475-4417-6 • mai 2003 • 186 pages

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DU CONFORT AU BIEN-ÊTRE
La dimension intérieure

Jacques Pezeu-Massabuau
Questions contemporaines
ANTHROPOLOGIE, ETHNOLOGIE, CIVILISATION URBANISME, AMÉNAGEMENT, SOCIOLOGIE URBAINE

L'urgence élémentaire d'abriter notre corps nous pousse à habiter : c'est à dire à l'entourer d'un refuge solide qui le garde des intempéries et nous permette de subsister. S'y ajoutent les deux exigences d'un logis qui nous valorise aux yeux des autres et préserve aussi notre moi. Notre dimension intérieure est la forme que prend en chacun de nous cette triple attente qui, une fois satisfaite, deviendrait notre confort. Ce n'est qu'en interprétant librement les signes de notre culture et en intégrant une part inévitable d'inconfort à notre image du chez-soi qu'on fera quand même de celui-ci le lieu du bien-être.

ISBN : 2-7475-2145-1 • 2002 • 352 pages

 

 

 

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